Transition politique et gouvernance au Niger : de la souveraineté proclamée à l’épreuve de la réalité

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25–38 minutes

Rédigé par Frederic Kwady Ndecky

Résumé exécutif

Cette note examine la transition politique engagée au Niger depuis le coup d’État du 26 juillet 2023, marquée par une rupture institutionnelle majeure, une recomposition rapide des alliances diplomatiques et sécuritaires, et une persistance de l’insécurité. Elle interroge la capacité des autorités de transition à transformer une souveraineté revendiquée – essentiellement politique et symbolique – en une souveraineté effective, mesurable à travers la sécurité, la gouvernance et la production de résultats économiques et sociaux tangibles. Les données disponibles indiquent que, sur le plan sécuritaire, la rupture politique n’a pas encore produit d’inflexion positive mesurable. Le Global Terrorism Index (GTI) met en évidence une forte augmentation des décès liés au terrorisme depuis 2022, avec une intensification de la létalité des attaques en 2024, notamment dans les régions de Tillabéry et de Tahoua. Cette dynamique confirme la persistance de vulnérabilités structurelles dans un contexte de reconfiguration des dispositifs sécuritaires. Sur le plan économique, la mise en service du pipeline Niger-Bénin en 2024 a généré une croissance élevée à court terme, portée par l’augmentation rapide de la production pétrolière. Cette performance, bien que réelle, repose sur une base étroite et soulève la question de la soutenabilité d’un modèle de croissance dominé par la rente extractive et faiblement créateur d’emplois. La note examine également la portée de l’Alliance des États du Sahel (AES) et de la création annoncée de la Banque Confédérale pour l’Investissement et le Développement (BCID) comme tentatives de traduire une souveraineté politique et sécuritaire en instruments économiques concrets. Elle met en évidence l’écart persistant entre l’affirmation de l’autonomie stratégique et les capacités institutionnelles, productives et budgétaires nécessaires à sa consolidation. L’argument central est que l’enjeu de la transition nigérienne n’est plus la rupture en tant que telle, mais la capacité de l’État à convertir une souveraineté proclamée en souveraineté productive, capable de financer ses fonctions régaliennes, de créer de la valeur locale et de maintenir la cohésion sociale dans un environnement sahélien en profonde recomposition.

Introduction

Le coup d’État du 26 juillet 2023 au Niger a marqué bien davantage qu’un simple changement de régime. Il a ouvert une séquence politique structurante pour le Sahel, dans laquelle la question centrale n’est plus uniquement celle de la légalité constitutionnelle, mais celle de la capacité réelle des États à exercer effectivement leur souveraineté dans un environnement sécuritaire, économique et géopolitique profondément reconfiguré. Cette séquence s’inscrit dans un contexte régional caractérisé par l’érosion des dispositifs internationaux de stabilisation, la montée en puissance d’acteurs armés non étatiques et la remise en cause croissante des modèles de gouvernance promus depuis le début des années 2000.

En renversant le président élu Mohamed Bazoum, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) a mis un terme à une trajectoire démocratique fragile, mais fortement soutenue par un partenariat international dense, fondé sur la coopération sécuritaire, l’aide budgétaire et l’accompagnement institutionnel. Longtemps présenté comme un pilier central de la présence occidentale au Sahel, le Niger a opéré, en l’espace de quelques mois, une rupture stratégique majeure. Celle-ci s’est traduite par la dénonciation des accords de défense avec la France à partir d’août 2023, le retrait progressif puis effectif des forces françaises et américaines en 2024, ainsi que par l’adhésion formelle à l’Alliance des États du Sahel (AES) aux côtés du Mali et du Burkina Faso, actée dans le cadre de la Charte du Liptako-Gourma en septembre 2023.

Cette réorientation s’est accompagnée d’un discours souverainiste affirmé, centré sur la reconquête de la sécurité nationale, le contrôle des ressources stratégiques et la restauration de la dignité étatique. Ce discours a rencontré un soutien populaire réel, en particulier dans les centres urbains, cristallisant un rejet croissant du modèle libéral de stabilisation mis en œuvre au Sahel depuis plus de deux décennies. L’externalisation de la sécurité, la conditionnalité démocratique et la dépendance structurelle à l’aide extérieure sont de plus en plus perçues comme incapables de produire des améliorations tangibles face à la persistance de l’insécurité et à la stagnation socio-économique.

Toutefois, plus de deux ans après ce coup d’État, la phase de la rupture symbolique apparaît largement achevée. Le Niger est entré dans une séquence plus contraignante : celle de la gestion concrète de la souveraineté. Les sanctions initialement imposées par la CEDEAO et l’UEMOA, la contraction des flux d’aide internationale, la recomposition des partenariats extérieurs et la persistance, voire l’aggravation, de la menace sécuritaire ont exercé de fortes pressions sur l’économie, les finances publiques et les équilibres sociaux. Malgré une croissance économique projetée élevée à court terme, en grande partie portée par l’entrée en production du pipeline pétrolier Niger-Bénin, les indicateurs de sécurité continuent de se détériorer, avec une augmentation marquée de la létalité des violences armées observée depuis 2024.

Le Niger n’est donc plus dans le temps du geste fondateur ni dans celui de la mobilisation symbolique. Il est désormais confronté aux contraintes des arbitrages budgétaires, aux choix institutionnels difficiles et aux limites structurelles de l’État. C’est dans ce moment charnière que s’inscrit la présente note. Elle défend une thèse centrale : si le Niger a consolidé une souveraineté politique affirmée, il ne dispose pas encore des bases économiques, institutionnelles et productives nécessaires pour la soutenir durablement. La transition met ainsi en lumière un décalage croissant entre souveraineté proclamée et souveraineté effective, entendue comme la capacité réelle d’un État à sécuriser son territoire, à créer de la valeur économique, à financer ses politiques publiques et à maintenir la cohésion sociale sans dépendance structurelle à l’assistance extérieure.

À partir d’une analyse factuelle, rigoureuse et non partisane, cette note examine les effets politiques, économiques et sociaux de la transition nigérienne, la recomposition des alliances régionales et internationales, ainsi que les limites et les potentialités du projet souverainiste porté par les autorités de transition. Elle propose d’analyser le Niger non comme une exception isolée, mais comme un laboratoire avancé des tensions qui traversent aujourd’hui le Sahel et, au-delà, de nombreux États africains confrontés à l’essoufflement des modèles de gouvernance hérités.

Le cas nigérien pose ainsi une question stratégique qui dépasse largement ses frontières : comment transformer une rupture politique en refondation durable, et une souveraineté revendiquée en souveraineté réellement productive ? De la capacité à répondre à cette équation dépend non seulement l’issue de la transition au Niger, mais aussi une part significative de l’avenir politique et institutionnel du Sahel.

  1. Le moment de la rupture : pourquoi le 26 juillet 2023 n’est pas un accident

Le coup d’État du 26 juillet 2023 au Niger ne constitue ni une anomalie conjoncturelle ni une simple dérive militaire. Il s’inscrit dans une crise de légitimité ancienne, nourrie par l’échec des compromis institutionnels, la dégradation continue de la situation sécuritaire et l’incapacité persistante de l’État à produire des résultats sociaux tangibles. La rupture de juillet 2023 apparaît ainsi comme l’aboutissement de dynamiques structurelles profondes, plutôt que comme un événement politique isolé.

  1. Une crise institutionnelle et de légitimité inscrite dans la durée

Depuis l’indépendance octroyée en Août 1960, l’histoire politique du Niger est marquée par une instabilité récurrente, alternant régimes civils fragiles et interventions militaires. Les constitutions successives (1960, 1989, 1999, 2010) ont permis des avancées juridiques formelles sans corriger les faiblesses institutionnelles de fond. Le déficit central n’est pas normatif, mais opérationnel : l’État peine durablement à assurer la sécurité, à organiser une redistribution minimale et à garantir une véritable justice sociale.

L’élection présidentielle de 2021, bien qu’historique dans la mesure où elle consacre la première alternance démocratique, reposait manifestement sur des fondations fragiles. Cette légitimité procédurale, largement reconnue par les partenaires internationaux, contrastait avec une légitimité sociale limitée à l’intérieur du pays. Le modèle de gouvernance demeurait caractérisé par une forte dépendance à l’aide extérieure (qui représentait avant 2023 près de 40% du budget de l’État), une architecture sécuritaire largement externalisée et une faible redevabilité perçue des institutions. Ce décalage entre reconnaissance externe et acceptabilité interne a progressivement érodé la crédibilité du pouvoir civil et affaibli sa capacité de résilience politique.

  1. L’échec sécuritaire comme catalyseur central de la rupture

Entre 2019 et 2023, la situation sécuritaire du Niger s’est continuellement dégradée malgré l’accumulation de dispositifs nationaux et internationaux de lutte contre les groupes armés non étatiques. Selon les bases de données ACLED et GTI, le nombre d’attaques violentes et de décès liés aux conflits armés a connu une augmentation soutenue, avec une concentration marquée dans trois régions stratégiques : Tillabéri, Tahoua et Diffa. En 2022, le Niger figurait déjà parmi les pays sahéliens les plus affectés par les violences contre les civils, en particulier dans la zone dite des « trois frontières ».

Cette concentration géographique renvoie à des vulnérabilités structurelles liées à la position frontalière de ces régions. Tillabéri, à l’ouest, est frontalière du Mali et du Burkina Faso et se situe au cœur d’un espace de circulation privilégié pour les groupes armés sahéliens. Tahoua, au centre-nord, borde le Mali et l’Algérie et constitue une zone de transit entre les espaces sahéliens et saharo-maghrébins, marquée par une porosité frontalière persistante. Diffa, à l’est, est limitrophe du Nigeria et du Tchad et demeure exposée aux dynamiques transfrontalières de Boko Haram et de l’ISWAP. Dans ces zones grises, les groupes armés exploitent de manière opportuniste la faiblesse de la présence étatique, les asymétries de capacités sécuritaires entre États voisins et la fluidité des frontières pour se replier, se redéployer et frapper de façon asymétrique.

Cette insécurité persistante a engendré une crise humanitaire durable. Fin 2023, le pays comptait plus de 300 000 déplacés internes, principalement concentrés dans l’ouest du pays. Dans de nombreuses zones rurales, l’effondrement des services publics de base (éducation, santé, administration territoriale) a renforcé le sentiment d’abandon et discrédité la promesse sécuritaire associée aux partenariats internationaux. L’échec perçu de la stabilisation est ainsi devenu un facteur central de délégitimation du pouvoir civil, bien davantage que les seules questions constitutionnelles, en révélant l’incapacité persistante de l’État à protéger durablement les populations dans ses espaces frontaliers les plus exposés.

  1. Militarisation de la souveraineté et rupture sociale et générationnelle

Face à l’érosion progressive de l’autorité civile, largement imputable à l’option du « tout sécuritaire » et à l’incapacité de l’État à reprendre le contrôle effectif de certaines portions du territoire, les forces armées se sont imposées comme les principaux garants de l’intégrité territoriale. Leur rôle opérationnel central, en particulier dans les zones frontalières et les espaces les plus exposés à l’insécurité, a contribué à normaliser leur statut d’acteurs politiques de fait. La frontière entre sphère militaire et sphère politique s’est ainsi graduellement estompée, créant les conditions d’un basculement du centre de gravité du pouvoir. Le coup d’État de juillet 2023 apparaît dès lors moins comme une rupture soudaine que comme l’aboutissement d’un glissement progressif, à mesure que la légitimité démocratique s’affaiblissait et que la souveraineté effective de l’État se militarisait.

Cette dynamique institutionnelle s’est articulée à une fracture sociale et générationnelle profonde. Le Niger demeure l’un des pays les plus jeunes du monde, avec plus de 70% de la population âgée de moins de 25 ans. Le chômage et le sous-emploi des jeunes, particulièrement en milieu urbain, atteignent des niveaux structurellement élevés, alimentant une frustration profonde face à l’absence de perspectives économiques, sociales et politiques. Dans ce contexte, une partie significative de la jeunesse a perçu la chute du régime Bazoum non comme une régression démocratique, mais comme une occasion de rompre avec un ordre politique jugé inefficace et peu inclusif. Malgré son accession au pouvoir en 2021, le régime était largement perçu comme l’expression d’une continuité politique, le parti au pouvoir gouvernant sans discontinuité depuis plus de douze ans. Cette perception a renforcé l’idée que le changement intervenu en juillet 2023 pouvait ouvrir un espace pour de nouvelles pratiques politiques, potentiellement plus représentatives, plus redevables et davantage en phase avec les attentes sociales.

Le 26 juillet 2023 révèle ainsi l’effondrement d’un compromis implicite entre l’État nigérien et ses partenaires extérieurs, fondé sur la promesse de stabilité sécuritaire en échange d’une dépendance structurelle à l’aide et à l’assistance internationale. Le coup d’État apparaît moins comme une parenthèse autoritaire que comme le symptôme d’une crise profonde de légitimité, affectant un modèle perçu comme importé, faiblement redistributif et incapable de répondre efficacement aux défis sécuritaires et sociaux. Cette crise structure désormais l’ensemble des choix politiques, diplomatiques et économiques opérés par les autorités de transition.

  1. Gouverner la rupture : recomposition des alliances et nouvelle grammaire de la souveraineté

À la suite de la rupture institutionnelle de juillet 2023, les autorités de transition ont engagé une reconfiguration rapide des alliances diplomatiques et sécuritaires du Niger. Ce processus, d’abord dominé par une logique de contestation et de rupture symbolique, s’est progressivement transformé en un exercice de gouvernement sous contraintes. Il révèle à la fois l’émergence de marges d’autonomie stratégique inédites et la persistance de vulnérabilités structurelles profondes, notamment en matière de capacités sécuritaires, budgétaires et institutionnelles.

  • D’un pilier de la stabilisation occidentale à une autonomie stratégique revendiquée

La prise de pouvoir du CNSP a entraîné une inflexion majeure de la politique étrangère et sécuritaire du Niger. En l’espace de quelques mois, le pays est passé du statut de partenaire central des dispositifs occidentaux de stabilisation au Sahel à celui d’acteur revendiquant une autonomie stratégique fondée sur la rupture avec les cadres de coopération antérieurs, l’alignement régional et la diversification des partenariats extérieurs. Avant 2023, le Niger accueillait plus de 3 000 personnels militaires étrangers et bénéficiait d’un appui sécuritaire représentant plusieurs centaines de millions de dollars par an, notamment dans le cadre des coopérations française et américaine. La réorientation engagée, rapide et parfois unilatérale, a mis en lumière un décalage croissant entre la radicalité du discours souverainiste et la complexité de sa traduction opérationnelle.

  • La rupture sécuritaire comme acte fondateur et geste symbolique

L’acte fondateur de cette recomposition diplomatique et sécuritaire engagée depuis juillet 2023 a été la dénonciation des accords de coopération militaire avec la France dès août 2023, suivie du retrait effectif des forces françaises à la fin de la même année, puis du départ progressif des forces américaines en 2024, notamment de la base stratégique de drones d’Agadez, dont le coût de construction est estimé à plus de 100 millions de dollars. Ces décisions ont été présentées par les autorités non plus comme relevant d’une simple transition, mais d’un processus de « Refondation » de l’État, tel que consacré par la Charte de la refondation adoptée le 26 mars 2025 à l’issue des assises nationales. Dans ce cadre politique renouvelé, la rupture sécuritaire a été explicitement assumée comme un choix structurant, visant à réaffirmer la souveraineté nationale et à rompre avec une présence étrangère perçue comme asymétrique, politiquement contraignante et largement inefficace face à la dégradation sécuritaire. Au-delà de leur portée opérationnelle, ces décisions ont constitué des marqueurs symboliques puissants, tant sur le plan interne que régional, en redéfinissant le Niger non plus comme un pilier de la stabilisation externalisée au Sahel, mais comme un acteur revendiquant la maîtrise pleine et entière de ses options sécuritaires et diplomatiques.

  • Soutien populaire et rejet du modèle sécuritaire externalisé

La rupture avec les partenaires occidentaux a bénéficié d’un soutien populaire significatif, en particulier dans les centres urbains. Selon les données d’Afrobarometer (2023), plus de 60% des Nigériens interrogés estimaient que la présence militaire étrangère n’améliorait pas la sécurité du pays. Cette perception s’est construite sur un constat empirique largement partagé : malgré plus d’une décennie d’engagement international massif, les violences armées ont continué de s’intensifier. Entre 2018 et 2023, le nombre d’événements violents et d’attaques contre les civils a plus que doublé, avec une concentration marquée dans les régions de Tillabéry, Tahoua et Diffa (ACLED). Pour les populations affectées, cette dynamique a renforcé l’idée que la promesse sécuritaire portée par les dispositifs externalisés n’avait pas produit d’améliorations tangibles.

  • Vulnérabilités immédiates et déficit capacitaire post-retrait

Le retrait des partenaires occidentaux a toutefois généré un déficit capacitaire immédiat. Ces forces jouaient un rôle structurant dans l’architecture sécuritaire nationale, notamment en matière de renseignement, de surveillance aérienne, de formation spécialisée, de logistique et d’appui opérationnel. En 2022, plus de 70% des capacités ISR avancées utilisées par les forces nigériennes provenaient de partenariats extérieurs. Dans un contexte marqué par la persistance de groupes armés non étatiques, la porosité des frontières et des capacités nationales encore limitées, cette rupture s’est traduite, à court terme, par une fragilisation opérationnelle accrue. Elle a mis en évidence la dépendance structurelle de l’appareil sécuritaire nigérien à des appuis extérieurs, au moment même où la souveraineté était réaffirmée comme principe central de l’action publique.

  • Diversification des partenariats et ambiguïtés stratégiques

Pour compenser ces lacunes, les autorités de Transition ou de « Refondation » ont engagé une diversification rapide des partenariats, en particulier en direction de la Fédération de Russie, mais aussi d’autres acteurs non occidentaux tels que la Turquie et la Chine. La coopération avec Moscou – équipements, appui technique, présence d’instructeurs – répond avant tout à un impératif tactique immédiat. Elle repose à la fois sur une convergence discursive autour du principe de non-ingérence et sur des considérations opérationnelles. Toutefois, l’expérience récente du Mali et du Burkina Faso montre que cette reconfiguration n’a pas entraîné de réduction durable de la violence : entre 2021 et 2023, les décès liés aux conflits armés y ont continué d’augmenter, malgré l’évolution des partenariats sécuritaires. La diversification modifie donc la nature des dépendances sans nécessairement les réduire.

  • L’AES : une souveraineté collective en construction

La création de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Niger, le Mali et le Burkina Faso, constitue le principal cadre régional de cette recomposition. Formalisée par la Charte du Liptako-Gourma en 2023, puis consolidée par plusieurs sommets tenus entre 2024 et 2025, l’AES vise à mutualiser les efforts sécuritaires et à constituer un front politique commun face aux pressions extérieures. Si elle renforce la légitimation politique de la rupture et offre un cadre de coordination inédit, l’AES demeure, à ce stade, largement centrée sur les enjeux sécuritaires. Les échanges économiques intra-AES restent marginaux, représentant moins de 5% du commerce total des trois pays, et les mécanismes financiers communs restent embryonnaires, limitant sa capacité à produire des effets structurels à moyen terme.

  • De la souveraineté contestataire à la souveraineté gouvernante

L’annonce, en mai 2025, de la création de la Banque Confédérale pour l’Investissement et le Développement (BCID-AES), dotée d’un capital initial annoncé de 500 milliards de FCFA, marque une tentative de traduction de la souveraineté collective en instruments économiques concrets. Parallèlement, le discours souverainiste évolue. Initialement mobilisateur et contestataire, il se transforme progressivement en discours de gouvernement. La rupture symbolique cède la place à des arbitrages quotidiens : continuité administrative, financement des politiques publiques, gestion de la contraction de l’aide extérieure – qui représentait avant 2023 près de 40% des dépenses publiques – et maîtrise d’attentes sociales élevées dans un contexte budgétaire contraint.

  • Gouverner l’entre-deux

Gouverner la rupture apparaît ainsi comme un exercice d’équilibriste. Le Niger cherche simultanément à affirmer son autonomie sans s’isoler, à diversifier ses partenariats sans recréer de nouvelles dépendances, et à transformer une victoire symbolique en capacité d’action durable. Cet entre-deux met en lumière à la fois les limites immédiates du projet souverainiste et les conditions de sa possible consolidation à moyen terme. La recomposition diplomatique et sécuritaire, si elle a redéfini les termes du débat politique, se heurte désormais à l’épreuve du réel. Le chapitre suivant analyse comment cette transition se confronte aux contraintes économiques, sociales et sécuritaires, et comment une fatigue diffuse de la Transition/Refondation commence à émerger au sein de la société nigérienne.

  1. L’épreuve du réel : économie, société et fatigue de la transition

La reconfiguration politique et diplomatique engagée depuis juillet 2023 a rapidement confronté le Niger à une épreuve décisive : la souveraineté proclamée se mesure d’abord à la capacité de l’État à assurer la sécurité, à stabiliser les conditions de vie et à produire des résultats économiques et sociaux tangibles. Or, c’est précisément sur ces trois plans que la transition révèle aujourd’hui ses fragilités les plus structurelles. La rupture politique, si elle a redéfini les termes de l’action publique, n’a pas encore produit d’inflexion observable sur les dynamiques profondes de l’insécurité, de la vulnérabilité économique et de la cohésion sociale.

  • Une dégradation sécuritaire confirmée

Les données disponibles indiquent que la rupture politique n’a pas, à ce stade, inversé la dynamique de la violence armée. Selon le GTI 2025, le Niger a enregistré une augmentation marquée des décès liés au terrorisme, passés de 193 en 2022 à 468 en 2023, soit plus du double en un an. Les tendances observées en 2024 confirment une poursuite de cette trajectoire, plaçant le pays parmi les États les plus affectés par le terrorisme à l’échelle mondiale. Cette évolution traduit moins une explosion du nombre d’incidents qu’une hausse de leur létalité, signe d’une violence plus concentrée et plus meurtrière.

Les données de l’ACLED confirment cette dynamique, avec une concentration persistante des attaques dans les régions de Tillabéry et de Tahoua, au cœur de la zone dite des « trois frontières ». L’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) demeurent les principaux acteurs de cette insécurité, ciblant à la fois les forces de défense et de sécurité et les populations civiles. À l’échelle régionale, le Niger s’inscrit désormais dans un espace sahélien qui concentre une part disproportionnée des décès mondiaux liés au terrorisme, soulignant les limites d’une réponse strictement nationale à une menace fondamentalement transfrontalière.

Cette dégradation doit toutefois être replacée dans son contexte politique. L’année 2024 correspond à la première phase complète de la transition après le retrait des forces occidentales et la mise en place de nouveaux cadres de coopération régionale. Cette reconfiguration, cohérente avec une logique de souveraineté assumée, s’est traduite à court terme par une vulnérabilité opérationnelle accrue, liée à des ajustements incomplets en matière de renseignement, de surveillance aérienne et de capacités techniques. La souveraineté sécuritaire proclamée se heurte ainsi à un déficit capacitaire hérité de décennies de dépendance aux appuis extérieurs.

  • Un choc économique et social immédiat

Sur le plan économique et social, les sanctions imposées par la CEDEAO et l’UEMOA ont constitué un choc significatif pour une économie fortement dépendante des échanges régionaux, des financements extérieurs et de l’aide internationale. La fermeture partielle des frontières, notamment avec le Bénin et le Nigeria, la suspension de plusieurs programmes de coopération et le gel temporaire des avoirs financiers ont perturbé les chaînes d’approvisionnement, accentué les tensions inflationnistes et exercé une pression immédiate sur les finances publiques.

L’impact social a été direct. Selon les estimations conjointes de la FAO et de l’OCHA, plus de 2,2 millions de personnes se sont trouvées en situation d’insécurité alimentaire aiguë sur la période 2024-2025, dans un contexte marqué par la hausse des prix des denrées de base, la contraction des revenus des ménages et l’aggravation des vulnérabilités rurales. Cette situation a mis en évidence la forte exposition des populations nigériennes aux chocs exogènes et la faiblesse des mécanismes de protection sociale.

Face à ces contraintes, l’économie nigérienne a développé des mécanismes d’adaptation rapides : renforcement des circuits commerciaux informels, réorientation partielle des échanges vers l’Algérie, la Libye et le Tchad, et rôle stabilisateur des transferts de la diaspora, qui constituent l’une des principales sources de revenus extérieurs du pays (Banque mondiale, 2024). Cette capacité d’adaptation témoigne d’une résilience réelle, mais elle repose sur des équilibres précaires, faiblement régulés et socialement inégalitaires. Elle ne constitue pas, en l’état, une base soutenable pour une stratégie de souveraineté économique à moyen terme.

Le discours officiel d’autosuffisance économique et de souveraineté alimentaire répond à une aspiration légitime à la réduction de la dépendance extérieure. Sa mise en œuvre se heurte toutefois à des contraintes structurelles persistantes : faiblesse des infrastructures agricoles, vulnérabilité climatique élevée, accès limité au financement et capacités administratives restreintes. La souveraineté économique apparaît ici comme un processus de long terme, davantage qu’un objectif immédiatement atteignable.

  • Fatigue sociale et érosion diffuse de la légitimité

Sur le plan social, la transition produit un paradoxe croissant. Si le discours souverainiste continue de bénéficier d’un soutien notable, notamment parmi les jeunes urbains, la dégradation progressive des conditions de vie alimente une fatigue sociale diffuse. Celle-ci s’exprime moins par des formes de contestation ouvertes que par une désillusion prudente, marquée par un retrait progressif de la mobilisation politique et une attente silencieuse de résultats concrets.

Les attentes suscitées par la rupture politique se heurtent à la lenteur des transformations économiques et institutionnelles. La jeunesse, pilier du soutien initial à la transition, demeure la plus exposée au chômage structurel, au sous-emploi et à l’informalité, en particulier en milieu urbain. Les estimations disponibles situent les taux de chômage et de sous-emploi des jeunes à des niveaux durablement élevés, alimentant une frustration sociale profonde face à l’absence de perspectives économiques crédibles. Cette dynamique fragilise, à moyen terme, les bases sociales de la légitimité politique et accroît le risque d’un décrochage entre discours souverainiste et vécu quotidien des populations.

  • Une tension structurante

L’épreuve du réel met en évidence une tension centrale : la souveraineté politique a restauré un sentiment de dignité collective et de reprise en main nationale, mais elle ne suffit pas, en elle-même, à répondre aux urgences sécuritaires et sociales. En l’absence de capacités productives et institutionnelles solides, la souveraineté tend à s’épuiser dans la gestion permanente de l’urgence, sans produire d’amélioration durable des conditions de vie.

Après le temps de la rupture et celui de l’adaptation contrainte, le Niger entre dans une phase décisive. L’enjeu n’est plus seulement de résister aux pressions extérieures ou aux chocs internes, mais de produire : produire de la sécurité, de la valeur économique, des institutions crédibles et de la confiance sociale.

  • Du constat à la nécessité stratégique

Les enseignements de ce chapitre convergent vers un constat clair : la transition nigérienne a franchi le seuil de la souveraineté politique, mais elle se heurte désormais à ses limites matérielles. La rupture a restauré une capacité de décision autonome et un capital symbolique réel, sans encore produire les capacités économiques, institutionnelles et sociales nécessaires à sa consolidation.

L’aggravation de l’insécurité, la pression sur les finances publiques et la fatigue sociale observée ne relèvent pas d’un échec du projet souverainiste en tant que tel. Elles révèlent une contrainte structurelle : une souveraineté politique non adossée à des capacités productives tend à se transformer en gestion permanente de l’urgence. À ce stade de la transition, le risque central n’est plus le retour à l’ordre ancien, mais l’installation dans un entre-deux instable, où l’autonomie décisionnelle coexiste avec une dépendance économique et sociale persistante.

Dans ce contexte, la question stratégique se déplace. L’enjeu n’est plus de savoir si la rupture était justifiée, mais si elle peut être transformée en refondation durable. Autrement dit, la souveraineté doit cesser d’être principalement contestataire pour devenir productive : produire de la sécurité sans externalisation systématique, produire de la valeur au-delà des rentes extractives, et produire des institutions capables de convertir les ressources disponibles en biens publics et en cohésion sociale. Le chapitre suivant examine précisément les conditions dans lesquelles cette transformation est possible, ainsi que les impasses auxquelles conduit son absence.

  1. De la souveraineté politique à la souveraineté productive : impasse ou refondation ?

Après la rupture politique de juillet 2023, la transition nigérienne est entrée dans une phase qualitativement différente. La souveraineté politique, désormais affirmée, est confrontée à sa mise à l’épreuve concrète dans l’économie réelle, les finances publiques et les capacités institutionnelles de l’État. L’enjeu central n’est plus l’autonomie décisionnelle en tant que telle, mais sa capacité à produire de la valeur économique, de la sécurité sociale et de la crédibilité institutionnelle. Ce chapitre analyse ce basculement stratégique, en identifiant les fondements matériels de la souveraineté, les dynamiques économiques récentes et les risques associés à une trajectoire dominée par la rente extractive.

  • Le déplacement stratégique de la transition : de la rupture à la production

La transition nigérienne a franchi le seuil de la rupture politique. La question centrale n’est plus celle de la légitimité du changement de régime, mais celle de sa traduction effective dans les capacités économiques et administratives de l’État. Le pays se trouve face à un dilemme structurant : prolonger une souveraineté principalement symbolique ou engager la transformation plus exigeante vers une souveraineté productive. Cette seconde phase confronte l’autonomie politique aux contraintes matérielles de l’action publique : ressources budgétaires limitées, capacités institutionnelles fragiles et attentes sociales élevées. Le temps de la souveraineté déclarative est clos ; celui de la production effective de souveraineté peut et doit commencer.

  • Une souveraineté politique consolidée, mais économiquement vulnérable

Depuis juillet 2023, le Niger a repris le contrôle de ses choix diplomatiques et sécuritaires, renforçant le sentiment d’autonomie nationale et la marge de manœuvre de l’État. Cette souveraineté politique reste cependant structurellement fragile tant qu’elle n’est pas soutenue par des bases économiques solides. Dans un contexte de faibles recettes publiques, de dépendance aux exportations primaires et d’administration sous-capacitaire, l’autonomie décisionnelle ne garantit pas la capacité à produire des politiques publiques durables. La souveraineté politique, sans adossement productif, tend à s’exposer à l’usure rapide des contraintes économiques et sociales.

  • Croissance, rente extractive et limites de la transformation productive

Les performances macroéconomiques récentes illustrent cette fragilité. La croissance élevée enregistrée en 2024 est principalement portée par la montée en puissance du secteur pétrolier, notamment grâce à l’exploitation du pipeline Niger–Bénin. La production, estimée entre 90 000 et 110 000 barils par jour, a généré des recettes nouvelles, mais fortement dépendantes des cours internationaux. Cette dynamique expose le pays à un risque classique de souveraineté fondée sur la rente extractive. Les secteurs pétrolier et minier contribuent au PIB et aux recettes publiques, mais restent faiblement créateurs d’emplois, peu intégrés au tissu productif national et limités en matière de transformation locale. En l’absence de politiques industrielles cohérentes et de capacités institutionnelles renforcées, la souveraineté productive demeure un objectif stratégique plutôt qu’un acquis structurel.

  • Ressources, finances publiques et contraintes institutionnelles

La reprise en main du secteur minier et la renégociation de certains partenariats historiques traduisent une volonté politique affirmée de diversification et de rééquilibrage. Toutefois, sans capacités nationales de transformation, de régulation et de gouvernance robustes, cette souveraineté reste largement formelle et politique. Sur le plan budgétaire, la contraction de l’aide extérieure a accru la pression sur les finances publiques. Si les recettes extractives contribuent à renforcer l’autonomie financière de l’État, elles demeurent insuffisantes pour financer une transformation économique structurelle sans réformes profondes de l’administration fiscale, de la dépense publique et de la gouvernance budgétaire. L’autonomie budgétaire progresse, mais reste contrainte.

  • Le social et le régional comme tests de crédibilité de la souveraineté productive

La souveraineté productive se juge in fine à ses effets sociaux. Malgré les discours d’autosuffisance, l’insécurité alimentaire demeure élevée et le secteur agro-pastoral reste exposé aux chocs climatiques, sécuritaires et logistiques. Le projet de Kandadji illustre l’écart persistant entre ambition stratégique et capacité d’exécution, révélant les limites institutionnelles de l’État. Par ailleurs, la souveraineté productive est désormais pensée à une échelle régionale, notamment dans le cadre de l’AES. Les initiatives annoncées, telles que la Banque Confédérale pour l’Investissement et le Développement, constituent des signaux politiques importants, mais leur impact dépendra de leur crédibilité financière, de leur gouvernance et de leur articulation avec des politiques sectorielles concrètes. Sans ces conditions, le risque est celui d’une souveraineté régionale essentiellement déclarative ou incantatoire.

  • Le point de bascule : de la souveraineté déclarée à la souveraineté construite

Le Niger a engagé des inflexions réelles vers une plus grande maîtrise de ses ressources et de ses choix économiques. La transition se joue désormais dans la capacité à transformer une croissance tirée par la rente en développement structurel, inclusif et durable. La souveraineté durable ne se proclame pas : elle se construit par des capacités productives, des institutions crédibles et des résultats sociaux tangibles. À défaut, le pays risque de s’installer dans un entre-deux instable, où l’autonomie politique coexiste avec une dépendance économique persistante. C’est à ce point de bascule que se joue l’avenir de la transition nigérienne.

Conclusion

La transition politique engagée au Niger depuis juillet 2023 ne saurait être réduite ni à un simple épisode de rupture autoritaire, ni à l’aboutissement d’une souveraineté pleinement réalisée. Elle constitue un moment de bascule révélateur des tensions structurelles propres aux États sahéliens : épuisement des modèles de gouvernance hérités, insécurité chronique et fragilité persistante des bases économiques et sociales. À cet égard, le Niger n’est ni une exception ni un cas isolé, mais un révélateur avancé de dynamiques régionales profondes. Le coup d’État a cristallisé à la fois une crise de légitimité accumulée et un rejet d’un ordre politique et sécuritaire perçu comme dépendant, inefficace et déconnecté des attentes sociales.

  1. Une souveraineté à l’épreuve

La souveraineté revendiquée par les autorités de transition a ainsi répondu à une aspiration réelle, largement partagée au sein de la société nigérienne. L’analyse menée dans cette note montre toutefois que cette souveraineté demeure, à ce stade, essentiellement politique et symbolique. Tant qu’elle ne s’incarne pas dans des capacités productives, institutionnelles et sociales durables, elle reste structurellement vulnérable et exposée à l’usure rapide des contraintes économiques et sécuritaires.

Le Niger se situe désormais à un point critique de sa trajectoire. Le temps de la rupture est achevé ; celui de la construction est vivement attendu. L’enjeu n’est plus de justifier le geste politique initial, mais de gouverner au-delà du discours : sécuriser sans militariser excessivement l’espace politique, développer sans reproduire des logiques de rente, et inclure sans instrumentaliser les dynamiques sociales. La fatigue sociale observée, encore diffuse mais perceptible, rappelle une évidence souvent négligée : la légitimité politique ne se maintient ni par la seule mobilisation symbolique ni par la rhétorique souverainiste, mais par des améliorations tangibles, équitables et durables des conditions de vie.

Au-delà de ses frontières, le Niger agit comme un laboratoire avancé des recompositions sahéliennes. La consolidation de l’AES, la diversification accélérée des partenariats internationaux et la remise en cause de l’ordre régional existant traduisent une quête collective de nouveaux équilibres stratégiques. Toutefois, en l’absence d’un projet économique et institutionnel crédible, cette souveraineté collective risque de demeurer défensive et réactive, davantage tournée vers la contestation de l’ancien ordre que vers la production d’alternatives durables.

  • Quelques scénarios pour la transition nigérienne

Dans ce contexte, trois trajectoires prospectives se dessinent pour la transition nigérienne.

  • Scénario 1 – L’impasse souverainiste 

Dans un premier scénario, celui de l’impasse souverainiste, la souveraineté reste principalement politique et discursive. L’État conserve une autonomie décisionnelle formelle, sans transformation significative de ses capacités productives et institutionnelles. La croissance demeure largement tirée par la rente extractive, l’insécurité se maintient à un niveau élevé et la pression sociale s’intensifie. Cette trajectoire conduit à une gestion permanente de l’urgence, à l’érosion progressive de la légitimité politique et à un affaiblissement de la capacité de projection régionale. La transition s’installe alors dans un entre-deux instable, ni pleinement souverain, ni structurellement dépendant, avec un risque accru de durcissement autoritaire.

  • Scénario 2 – La refondation productive

Un second scénario, celui de la refondation productive, repose sur la conversion effective de la souveraineté politique en souveraineté productive. L’État parvient à transformer la maîtrise de ses ressources en valeur économique locale, à renforcer ses capacités fiscales et administratives, et à investir dans des secteurs à fort impact social tels que l’agriculture, l’énergie, les infrastructures et le capital humain. La sécurité progresse de manière graduelle grâce à une approche plus intégrée, combinant action militaire, présence étatique et développement local. La légitimité politique se reconstruit par les résultats, et la souveraineté cesse d’être principalement défensive pour devenir structurante. Cette trajectoire exige des choix stratégiques clairs, une discipline institutionnelle renforcée et une coopération extérieure sélective mais assumée.

  • Scénario 3 – La trajectoire hybride sous contrainte

Le troisième scénario, le plus probable à court terme, est celui d’une trajectoire hybride sous contrainte. La souveraineté politique est maintenue et partiellement consolidée, certaines capacités productives émergent, mais de manière inégale et fragmentée. La dépendance à la rente extractive se réduit lentement sans disparaître, tandis que les tensions sociales restent contenues mais latentes. Cette trajectoire permet d’éviter l’effondrement sans garantir une refondation profonde. Elle laisse ouverte une fenêtre d’opportunité pour des inflexions ultérieures, tout en exposant le pays à des chocs exogènes et à une érosion progressive de la confiance si les résultats tardent à se matérialiser.

En définitive, l’enjeu fondamental de la transition nigérienne réside ainsi dans un déplacement stratégique décisif : passer de la souveraineté proclamée à la souveraineté produite. Une souveraineté capable de nourrir, d’employer, d’éduquer et de protéger. Une souveraineté qui se mesure moins à l’intensité des ruptures annoncées qu’à la solidité des institutions construites, à la capacité de l’État à créer de la valeur et à la confiance durable établie avec les citoyens. L’avenir du Niger – et, par extension, une part significative de celui du Sahel – dépendra de cette capacité à transformer une rupture politique en refondation responsable, non dans une logique de confrontation permanente avec l’extérieur, mais à partir des réalités nationales, dans un équilibre lucide entre autonomie stratégique, coopération sélective et responsabilité politique.

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