Vers un nouveau paradigme de développement au Sénégal : De l’aide publique à l’investissement souverain.

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Ecrit par Dr. Ibrahima Aidara

Parmi les nombreuses promesses de rupture portées par le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, une ambition stratégique se distingue clairement : rompre avec le modèle traditionnel d’aide publique au développement (APD) pour instaurer une nouvelle dynamique fondée sur des partenariats d’investissement équitables. Ce choix politique, inscrit dans un contexte de revendication accrue de souveraineté économique, marque une inflexion décisive dans la trajectoire du développement sénégalais et, plus largement, dans les relations entre l’Afrique et le reste du monde.

Pendant des décennies, le Sénégal, à l’instar de nombreux pays africains, a été tributaire de l’APD. Provenant principalement des pays occidentaux et des institutions multilatérales, cette aide a soutenu des secteurs clés comme l’éducation, la santé et les infrastructures. Pourtant, son efficacité reste largement discutée. Loin de conduire à une transformation structurelle de l’économie, l’APD a parfois contribué à perpétuer une logique d’assistanat, de dépendance financière et de faible appropriation nationale des politiques publiques.

La volonté de rompre avec ce cycle se manifeste aujourd’hui à travers une diplomatie économique offensive. Le président Diomaye Faye a effectué des déplacements majeurs aux États-Unis pour relancer les partenariats économiques dans un cadre de respect mutuel, et au Japon, à l’occasion de la TICAD 9, où il a souligné la nécessité d’un nouveau contrat de développement centré sur l’investissement productif, la technologie et la valeur ajoutée locale. Dans le même élan, le Premier ministre Ousmane Sonko a mené des missions stratégiques en Chine et en Turquie, visant à attirer des capitaux, mais surtout à négocier des accords industriels équilibrés incluant le transfert de compétences et la montée en puissance des entreprises locales.

Ces choix traduisent-ils une simple réorientation tactique des alliances économiques ou annoncent-ils un changement profond du paradigme de développement au Sénégal ? La multiplication des partenariats Sud-Sud, la valorisation des ressources nationales et le repositionnement géopolitique du pays reflètent- ils une véritable volonté d’autonomie, ou risquent-ils de générer de nouvelles formes de dépendance ?

Un modèle d’aide en perte de légitimité

L’aide publique au développement, telle que formulée dans l’après Seconde Guerre mondiale, repose sur une double matrice idéologique :

  • Le paradigme welfariste humaniste, qui suppose que les pays du Nord ont une responsabilité morale envers les pays du Sud pour soutenir leur développement (approche issue du rapport Pearson de 1969 ou encore de la Déclaration de Monterrey de 2002).
  • L’approche modernisatrice, héritée de la pensée de Walt Rostow (1959), qui considère que les pays en développement peuvent être « aidés » par des injections de capitaux exogènes (aide budgétaire, infrastructures, assistance technique), pour franchir les différentes étapes de la croissance.

Ces paradigmes ont été remis en question, notamment par les approches post-développementalistes (Arturo Escobar, James Ferguson), qui dénoncent une vision néocoloniale et homogénéisante du développement, ignorant les dynamiques locales. L’un des échecs méthodologiques majeurs de l’APD réside dans sa répétition sans condition de sortie. Cela a souvent conduit les États bénéficiaires à planifier leur budget en fonction des flux d’aide, plutôt que sur leurs ressources propres. En 2022, selon l’OCDE, 23 pays d’Afrique subsaharienne sur 33 étaient encore considérés comme « hautement dépendants » à l’APD, c’est-à-dire que plus de 50 % de leur budget d’investissement provenait de l’aide extérieure. Pour

le Sénégal, selon les données du MEF, entre 2015 et 2020, l’APD a représenté en moyenne 8,5 % du PIB, avec des pics à plus de 10 % lors de périodes de soutien budgétaire multilatéral (notamment pendant la crise Covid-19). Cette dépendance a contribué à un surendettement public.

La méthodologie dominante de l’APD implique souvent des projets conçus par les bailleurs, exécutés par des agences étrangères ou des consultants, avec une faible implication des communautés locales ou des institutions nationales. Par exemple, le projet PASE (Programme d’Amélioration des Services d’Eau) financé par la Banque mondiale (2004-2012) a certes permis d’améliorer l’accès à l’eau en milieu rural, mais des évaluations indépendantes ont montré un faible taux de maintenance des installations après la fin du projet, en raison d’un manque d’appropriation par les collectivités locales. Le Millennium Villages Project de Jeffrey Sachs au Mali et en Éthiopie a été largement critiqué pour ses résultats inégaux et sa faible durabilité une fois l’aide retirée.

L’APD a rarement été orientée vers la transformation structurelle de l’économie (notamment industrielle et technologique). Elle privilégie les secteurs sociaux (éducation, santé), certes essentielles, mais souvent au détriment de secteurs productifs à fort effet multiplicateur, comme l’agro-industrie, les PME ou les infrastructures logistiques à long terme. En 2021, seulement 9 % de l’APD totale allouée à l’Afrique subsaharienne était destinée à des projets industriels ou liés à l’entrepreneuriat, selon l’OCDE. Pour le Sénégal, malgré les milliards de FCFA injectés via l’APD, le secteur secondaire (industrie) n’a contribué qu’à 19,5 % du PIB en 2022, selon l’ANSD, et reste dominé par des unités de transformation à faible valeur ajoutée. Le pays importe toujours plus de 80 % de ses biens de consommation transformés.

L’aide n’a pas non plus permis d’ancrer une dynamique soutenue d’absorption des innovations. Les projets technologiques financés par l’APD (e-gouvernement, santé numérique, agriculture connectée) restent souvent expérimentaux et non scalables, faute d’un écosystème local capable de les intégrer. Par exemple, le projet « Smart Sénégal », cofinancé par la coopération sud-coréenne, a introduit des plateformes numériques dans certaines communes rurales, mais l’absence de formation locale et de connectivité a limité son impact à moyen terme.

Au total, l’APD, bien qu’ayant joué un rôle important dans les premières phases de consolidation des États africains, s’est progressivement éloignée des objectifs de transformation structurelle. Elle a été conçue comme un mécanisme de compensation, mais non comme un levier d’autonomie. Aujourd’hui, la légitimité de ce modèle est érodée, non seulement parce qu’il échoue, mais surtout parce qu’il empêche les pays de définir leur propre trajectoire de développement.

Une nouvelle diplomatie économique offensive et souverainiste

L’administration Diomaye opère un changement de posture majeur : l’État passe de bénéficiaire d’aide à acteur négociateur, fondant sa stratégie sur la souveraineté, la justice sociale et la coopération stratégique. Au-delà des discours et des photos officielles, les récentes visites des nouvelles autorités sénégalaises se sont réellement transformées en véritables opportunités d’investissements productifs massifs.

  • TICAD 9 (Japon) & États-Unis vers des investissements orientés vers les chaînes de valeur : lors de la TICAD 9 à Tokyo, le président Faye a plaidé pour des partenariats axés sur l’industrialisation locale, les technologies vertes et une intégration renforcée aux chaînes de valeur régionales. Bien que les montants précis restent à communiquer, l’accent mis sur les investissements productifs ouvre la voie à des secteurs tels que le solaire, l’éco-industrie et la transformation alimentaire. Aux États-Unis, le discours a visé à équilibrer les relations économiques et préparer le terrain à des co-investissements technologiquement avancés, notamment dans les infrastructures numériques et les industries à haute valeur ajoutée.
  • Chine : À Pékin, le Premier ministre Sonko a défendu des projets de zones industrielles intégrées marquées par le transfert de compétences. Cependant, ces partenariats comportent des défis sociaux : par exemple, l’usine chinoise Twyford Ceramics à Sindia, financée à hauteur de 83 millions d’euros (≈ 55 milliards CFA), devait générer 1 500 emplois directs, mais les conditions de travail (CDD à 90 %, salaires bas, atteintes aux droits syndicaux) ont suscité des critiques importantes. Cet exemple souligne l’importance de négocier des partenariats industriels encadrés, avec garanties sociales et réglementaires.
  • Turquie : La visite du Premier ministre Sonko en Turquie a débouché sur un ensemble d’accords ambitieux :
    • Investissements turcs actuels : déjà estimés à 3 milliards USD (environ 1 700 milliards FCFA) répartis dans une centaine d’entreprises au Sénégal.
    • Objectif à court terme : tripler les échanges commerciaux pour atteindre 1 milliard USD par an (~ 560 milliards CFA).

·       Projets clés :

  • Infrastructures : Aéroport Blaise Diagne (≈ 74 milliards CFA), Marché de Diamniadio, Dakar Arena.
    • Agriculture innovante : Une ferme-école pilote de 500 hectares, GIE TİGEM, intégrant irrigation solaire et formation, visant à réduire les 450 000 tonnes annuelles de maïs importé et atteindre un rendement de 5 t/ha.
    • Énergie et industrie : projet SAR 2.0 de raffinage local via PPP avec Yamata Group ; centrale à cycle combiné de 300 MW avec Calik Holding

; usine textile pour uniformes via AVCI Global ; ciment blanc avec Dakar Plâtres-Duygu Insaat .

  • Secteurs prioritaires défendus : énergie (gas to power/industrie), industrialisation (textile, matériaux), transformation numérique, éducation/recherche, souveraineté sanitaire .
  • Ambition partenariale : intégration des entreprises turques dans les ZES / ZAI, vitaliser les plateformes telles que Diass, et capitaliser sur les pôles publics-privés.

·       Impact potentiel sur le développement et l’emploi :

  • Création d’emplois directs massifs dans les infrastructures (Aéroport, Arena, marchés, centrales).
    • Modernisation agricole avec effet multiplicateur pour les filières semences et production locale.
    • Dynamisation du tissu industriel aligné avec la Vision 2050 : textile, ciment, énergie, santé.
    • Accent mis sur le transfert de compétences, contenu local et formation (ferme-école, recherche).

Ces voyages illustrent la volonté de l’administration Diomaye de bâtir une diplomatie économique fondée sur l’investissement structurant, la souveraineté nationale et la diversification des partenaires. Les flux d’investissements annoncés couvrent des secteurs clés du futur sénégalais : agro-industriel, énergétique, infrastructurel, scientifique et technologique.

Cependant, la qualité de ces investissements dépendra de l’encadrement contractuel, du respect des normes sociales, du transfert de compétences, et d’un suivi rigoureux pour garantir un impact réel et durable sur le développement et l’emploi. Le chemin est tracé : il s’agit désormais de bâtir les conditions institutionnelles et politiques pour qu’il mène à une transformation endogène.

Vers un développement endogène et inclusif ?


Ce changement de paradigme implique une transformation profonde du rôle de l’État sénégalais dans l’économie. Il ne s’agit plus de dépendre de l’aide, mais de créer les conditions d’un développement endogène, capable de mobiliser l’épargne locale, la diaspora, les investisseurs étrangers et les acteurs du secteur privé national.

Cela nécessite : la mise en place de politiques industrielles volontaristes ; la réforme du cadre fiscal et juridique pour sécuriser les investissements ; le renforcement de la formation professionnelle pour accompagner la montée en gamme de l’économie. C’est aussi dans cette logique que le gouvernement promeut l’entrepreneuriat local, la consommation des produits « made in Senegal », et la relocalisation des chaînes de production.

Une rupture encore fragile, mais politiquement assumée

La transition vers ce nouveau modèle de développement rencontre des résistances. Certains partenaires traditionnels observent avec prudence ce repositionnement stratégique du Sénégal, tandis que d’autres tentent de s’adapter aux nouvelles priorités de l’administration. Le principal défi reste cependant interne

: maintien de la stabilité macroéconomique dans un contexte de dette élevée, fragilité de l’écosystème industriel, capacité institutionnelle à encadrer les investissements, il faudra garantir une gouvernance transparente, assurer la sécurité juridique des investissements, et bâtir une administration publique capable de porter cette ambition sur le long terme.

Mais pour l’administration Diomaye-Sonko, le cap est clair : l’avenir du Sénégal ne peut reposer sur la générosité des bailleurs, mais sur la capacité du pays à mobiliser ses propres ressources, ses talents et ses partenaires stratégiques dans une logique de réciprocité.

Quelques recommandations stratégiques

  • Institutionnaliser ce paradigme alternatif à travers un cadre national de planification et de suivi (ex. : feuille de route “Sénégal Invest 2030”).
  • Renforcer les capacités de négociation économique au sein de l’administration (ministères, agences, directions techniques).
  • Créer des mécanismes hybrides d’investissement alliant capitaux privés, ressources souveraines et financement multilatéral réformé.
  • Sécuriser l’environnement des affaires tout en protégeant les intérêts nationaux.
  • Accélérer l’intégration régionale à travers la ZLECAf, en ciblant des corridors industriels et commerciaux ouest-africains.

Conclusion

Le paradigme alternatif de développement initié par l’administration Diomaye ouvre une fenêtre d’opportunité stratégique pour le Sénégal. En misant sur l’investissement productif, la diversification des partenariats et une diplomatie économique fondée sur le respect mutuel, la nouvelle administration Sénégalaise trace les contours d’un nouveau paradigme de développement. Celui-ci reste à consolider, mais il ouvre la voie à une possible reconfiguration des rapports entre les pays africains et le reste du monde. Il s’inscrit dans une dynamique plus large de redéfinition des rapports Nord-Sud et de retour de l’État stratège dans les politiques économiques africaines. Sa réussite dépendra toutefois de la capacité du pays à construire un État développeur moderne, compétent et orienté vers les résultats, tout en évitant les pièges classiques du néo-développementalisme autoritaire ou du partenariat déséquilibré.

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