Ecrit par Frédéric Kwady Ndecky
Résumé
Les transitions politiques prolongées en Afrique de l’Ouest constituent un facteur majeur d’affaiblissement de la redevabilité démocratique. Cet article examine les cas du Burkina Faso, du Mali, de la Guinée et du Niger entre 2020 et 2025, en analysant comment la succession de coups d’État et de transitions militaires a érodé les mécanismes de reddition de comptes institutionnels et citoyens. À travers une revue de littérature sur la redevabilité et les transitions démocratiques, une chronologie détaillée des événements et une analyse comparative rigoureuse, l’étude met en évidence trois dynamiques clés : la fragilisation des institutions de contrôle y compris de la citoyenneté active, la substitution de la légitimité électorale par une légitimité performative centrée sur la sécurité et la souveraineté, et la normalisation de la militarisation du pouvoir. Ces dynamiques ont des implications régionales qui incluent l’instabilité politique transfrontalière, la marginalisation des États dans les mécanismes de coopération régionale et la vulnérabilité accrue aux crises sécuritaires. L’article conclut par des recommandations visant à restaurer la redevabilité et soutenir la consolidation démocratique.

Mots-clés : transitions prolongées, redevabilité démocratique, coups d’État, Afrique de l’Ouest, Mali, Burkina Faso, Guinée, Niger.
1. Introduction
- Contexte et Problématique
Depuis 2020, la région ouest-africaine traverse une période d’instabilité politique persistante, marquée par une succession de crises institutionnelles et de coups d’État militaires. Les renversements de régimes au Mali (août 2020 et mai 2021), en Guinée (septembre 2021), au Burkina Faso (janvier et septembre 2022) et au Niger (juillet 2023) illustrent cette tendance préoccupante. Elle contraste fortement avec la vague de démocratisation des années 1990 et a débouché sur des transitions prolongées. L’objet central de cet article est d’analyser comment ces transitions prolongées affectent la redevabilité démocratique, comprise comme la capacité des citoyens et des institutions à contrôler et sanctionner les détenteurs du pouvoir (Schedler, 1999).
1.2. Hypothèses de Recherche
Notre analyse est guidée par trois hypothèses principales :
- H1 – Plus la durée de la transition s’allonge, plus les autorités tendent à neutraliser la redevabilité verticale (élections et partis politiques) et diagonale (société civile et médias), à travers la suspension des scrutins, l’adoption de lois restrictives et la répression des mobilisations citoyennes.
- H2 – Le retrait des régimes transitionnels des organisations régionales contraignantes (telles que la CEDEAO) et leur insertion dans des alliances alternatives plus permissives (comme l’AES) réduisent les pressions et contraintes internationales associées au glissement autoritaire, car ces régimes se placent hors de portée des mécanismes de sanction et de surveillance démocratique.
- H3 – L’insécurité persistante et la menace terroriste sont instrumentalisées par les régimes de transition comme justification de l’état d’exception, permettant de retarder indéfiniment les échéances électorales et de consolider un pouvoir militaire élargi.
2. Cadre d’Analyse et Revue de Littérature
- Les Dimensions de la Redevabilité Démocratique
Le cadre analytique de la redevabilité démocratique se décline en trois dimensions complémentaires (Fox, 2007) :
- La redevabilité verticale fait référence au contrôle exercé par les citoyens sur leurs dirigeants par le biais des élections et des mobilisations collectives. Dans les transitions ouest-africaines récentes, cette dimension est profondément fragilisée : les scrutins sont systématiquement reportés, les partis politiques parfois suspendus, et les libertés de manifestation restreintes.
- La redevabilité horizontale concerne les mécanismes de contrôle institutionnels, comme les parlements, les cours constitutionnelles et les agences de régulation. Dans les régimes de transition militaire, ces institutions sont souvent neutralisées ou placées sous tutelle.
- La redevabilité diagonale est assurée par des acteurs non-étatiques tels que les médias, la société civile et les mouvements sociaux, qui peuvent créer une pression indépendante sur le pouvoir. Les transitions prolongées ont conduit à une restriction croissante de ces espaces : fermetures de médias critiques, arrestations de journalistes, interdiction de manifestations et blocages d’internet.
2.2 Transitions Politiques et Autoritarisme
Les transitions prolongées observées en Afrique de l’Ouest relèvent d’une dynamique spécifique, que l’on pourrait qualifier de « récession démocratique » (Diamond, 2020). Ces régimes hybrides sont caractérisés par la coexistence de structures formellement démocratiques avec des pratiques de gouvernance autoritaires (Levitsky et Way, 2010). Les régimes de transition justifient la suspension de l’ordre constitutionnel en s’appuyant sur une légitimité performative, c’est-à-dire leur capacité à produire des résultats tangibles en matière de sécurité, de souveraineté et de lutte contre la corruption.
3. Analyse comparative des cas
L’analyse comparative des cas du Mali, du Burkina Faso, de la Guinée et du Niger met en lumière la manière dont les transitions prolongées affaiblissent la redevabilité démocratique, tant par la neutralisation des institutions que par la répression des libertés.
3.1 Mali : militarisation et neutralisation des contre-pouvoirs
Depuis le double coup d’État de 2020, le Mali s’est engagé dans une transition indéfinie, marquée par un verrouillage progressif de l’espace démocratique. Le report répété des élections, initialement prévues en février 2022, a symbolisé la neutralisation de la redevabilité verticale. Cette stratégie s’est poursuivie avec la suspension des activités des partis politiques et des associations à caractère politique par un décret d’avril 2025. Au-delà de ces mesures générales, les autorités de transition ont appliqué une stratégie ciblée de neutralisation des contre-pouvoirs, marquée par l’arrestation, l’exil ou l’affaiblissement des figures politiques, associatives et médiatiques critiques. L’ancien Premier ministre Boubou Cissé a quitté le pays sous la menace de poursuites judiciaires. La répression a également touché des responsables de l’URD et du RPM, vidant la compétition politique de toute substance. La société civile a connu un processus similaire. Des leaders associatifs critiques du mouvement Yerewolo – Debout sur les Remparts ont été arrêtés en 2023-2024, certains inculpés pour « atteinte au crédit de l’État » (Amnesty International, 2023). La presse nationale a été soumise à un contrôle renforcé, notamment après la suspension de RFI et France 24 en mars 2022. Le journaliste et activiste Mohamed Youssouf Bathily, dit Ras Bath, a été condamné en mars 2023, tandis que d’autres journalistes et blogueurs ont fui le pays. Sur le plan institutionnel, la junte a placé la Cour constitutionnelle sous tutelle et a réduit le budget des organes de contrôle (FMI, 2023). Ces mesures illustrent une militarisation systémique visant à verrouiller l’espace politique et institutionnel.
3.2 Burkina Faso : militarisation, centralisation et instrumentalisation sécuritaire
Les deux coups d’État de 2022 ont été justifiés par l’incapacité du pouvoir civil à contenir l’insurrection djihadiste. En réponse, le régime de transition a centralisé l’autorité et affaibli les contre-pouvoirs. L’armée a investi massivement les structures civiles, occupant plus de 60 % des postes de gouverneurs de régions (Crisis Group, 2024). Cette militarisation a réduit l’autonomie institutionnelle et consolidé le contrôle exécutif, affaiblissant la redevabilité horizontale. La société civile et les partis critiques ont subi des pressions constantes. Amnesty International (2023) recense plus de 150 arrestations de leaders associatifs en 2022–2023. Le cas le plus emblématique est celui de Guy Hervé Kam, cofondateur du Balai Citoyen, arrêté le 24 janvier 2024 et détenu au secret pendant plusieurs semaines
(Amnesty International, 2024). Les médias ont également été neutralisés : suspension de RFI (décembre 2022) et de France 24 (mars 2023), suspension de Radio Oméga après une interview critique (RSF, août 2023). Plusieurs journalistes ont été contraints à l’exil ou poursuivis pour « diffusion de fausses nouvelles ». La montée de la violence armée – plus de 2 800 incidents en 2023 selon ACLED – a fourni au régime un discours justifiant la prolongation indéfinie de la transition et l’absence de calendrier électoral, neutralisant la redevabilité verticale. Ainsi, la militarisation, la répression ciblée et l’instrumentalisation de la menace sécuritaire ont convergé pour affaiblir les trois dimensions de la redevabilité démocratique.
3.3 Guinée : refondation annoncée et verrouillage progressif
Le coup d’État de septembre 2021, d’abord perçu comme une opportunité de refondation, a rapidement conduit à un verrouillage progressif de la transition. La création, en juin 2025, d’une Direction générale des élections (DGE) placée sous le contrôle direct de l’exécutif a illustré la volonté de réduire l’autonomie des organes électoraux et de fragiliser la redevabilité horizontale. Les opposants politiques, leaders syndicaux et acteurs de la société civile ont été confrontés à des poursuites, convocations et détentions provisoires. Plusieurs leaders du FNDC (Front national pour la défense de la Constitution) ont été arrêtés : Oumar Sylla, dit Foniké Mengué, condamné en août 2022 à trois ans de prison pour « participation à un attroupement » (Amnesty International, 2023) ; Ibrahima Diallo, arrêté et détenu la même année ; et Sékou Koundouno, contraint à l’exil (HRW, 2023). Ces arrestations ciblées ont contribué à l’affaiblissement de la redevabilité verticale et de la mobilisation citoyenne. Les médias ont subi un durcissement similaire : fermeture de Djoma Média en 2023 et suspension de plusieurs radios locales critiques (RSF, 2024). Les indicateurs V-Dem confirment ce recul : l’indice de liberté d’association est passé de 0,52 en 2020 à 0,29 en 2024, témoignant d’une contraction significative de l’espace civique. La stratégie guinéenne illustre une consolidation autoritaire masquée par un discours de réforme.
3.4 Niger : verrouillage institutionnel et isolement international
Le coup d’État de juillet 2023 a conduit à un verrouillage institutionnel rapide. L’annonce d’une transition d’au moins cinq ans en février 2025 et l’abolition des conseils locaux en avril 2024 ont supprimé des canaux essentiels de représentation citoyenne et de redevabilité verticale. Les juridictions constitutionnelles et les organes de contrôle ont été marginalisés, neutralisant la redevabilité horizontale. La répression des acteurs civiques a pris la forme d’arrestations ciblées. Moussa Tchangari, secrétaire général d’Alternative Espaces Citoyens, a été arrêté en août 2023 après avoir critiqué le coup d’État, puis libéré sous contrôle judiciaire (HRW, 2023). D’autres journalistes et syndicalistes ont été interpellés entre 2023 et 2024 (RSF, 2024). Le contrôle de l’information s’est accentué par des coupures répétées d’Internet (Reuters, 2023 ; HRW, 2024) et la suspension de médias étrangers comme RFI et France 24 (août 2023), réduisant à néant la redevabilité diagonale. Enfin, le retrait du Niger de la CEDEAO en janvier 2024 et son adhésion à l’Alliance des États du Sahel en septembre 2024 ont réduit les pressions régionales et internationales en faveur d’une transition rapide. Ce repositionnement a consolidé le régime militaire en limitant les incitations extérieures à la redevabilité démocratique.
3.5 Convergence des dynamiques autoritaires
L’analyse comparative des quatre cas révèle des dynamiques convergentes de reconfiguration autoritaire. Partout, les transitions prolongées se traduisent par une militarisation de l’administration, une neutralisation des institutions de contrôle, une répression des figures politiques et associatives, ainsi qu’un verrouillage de l’espace médiatique et informationnel. Les exemples documentés – arrestations de leaders politiques (Boubou Cissé, Guy Hervé Kam, Foniké Mengué, Moussa Tchangari), exils forcés (Sékou Koundouno), suspension de médias (RFI, France 24, Djoma Média, Radio Oméga) et répression des manifestations – confirment la convergence de pratiques visant à affaiblir systématiquement la redevabilité verticale, horizontale et diagonale. En somme, ces convergences confirment l’hypothèse centrale : les transitions prolongées génèrent une reconfiguration autoritaire systémique, où la redevabilité démocratique est affaiblie de manière cumulative dans ses trois dimensions.
4. Discussion Comparative et Implications Régionales
Cette section constitue le cœur de notre démonstration : elle vise à tester nos hypothèses, à comparer les dynamiques observées dans les quatre pays étudiés, et à dégager les implications régionales et théoriques de ces transitions prolongées. Notre analyse met en évidence à la fois des convergences structurelles et des variations contextuelles qui enrichissent notre compréhension du phénomène.
L’allongement de la durée des transitions s’accompagne d’un rétrécissement progressif de l’espace civique et politique, une hypothèse que nous confirmons largement. Dans les quatre pays, l’absence de calendrier électoral crédible a ouvert la voie à des pratiques autoritaires croissantes. Au Mali, la dissolution de l’ensemble des partis politiques et des associations à caractère politique en avril 2025 marque une rupture radicale avec toute forme de compétition pluraliste. Au Burkina Faso, la répression d’acteurs civiques tels que Guy Hervé Kam illustre la neutralisation systématique des voix dissidentes. En Guinée, l’arrestation de leaders du FNDC (Foniké Mengué, Ibrahima Diallo) et l’exil de Sékou Koundouno traduisent une criminalisation progressive de la contestation. Au Niger, la dissolution des conseils communaux en avril 2024 et l’arrestation de Moussa Tchangari témoignent d’un verrouillage brutal. Ces exemples convergents démontrent que l’allongement des transitions produit une contraction cumulative des espaces civiques et politiques.
Nous confirmons également que le retrait des cadres régionaux traditionnels et la création d’alliances alternatives réduisent les incitations extérieures à la redevabilité. Le retrait coordonné du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO entre 2024 et 2025, suivi de leur adhésion à l’Alliance des États du Sahel (AES), a modifié les rapports de force régionaux. La CEDEAO, malgré ses limites, exerçait une pression normative en faveur de la tenue d’élections. En s’alignant sur l’AES, ces régimes se sont placés hors de portée des mécanismes de sanction régionaux, réduisant ainsi les coûts diplomatiques et économiques d’un glissement autoritaire. Cette dynamique illustre une « sortie du radar » démocratique, où les alliances régionales deviennent des instruments de légitimation alternative plutôt que de contrainte. Enfin, notre analyse confirme l’hypothèse sur l’instrumentalisation de l’insécurité pour justifier les transitions, bien que de manière différenciée selon les contextes. Au Burkina Faso, la montée spectaculaire des violences a servi de justification permanente pour repousser tout horizon électoral. Au Mali, l’argument sécuritaire a été combiné à une rhétorique de souveraineté pour légitimer la prolongation de la transition. Au Niger, le discours sécuritaire a accompagné le verrouillage institutionnel. En Guinée, la rhétorique sécuritaire a été mobilisée indépendamment de l’intensité de la menace djihadiste, en assimilant les manifestations du FNDC à des menaces pour l’ordre public.
Notre analyse comparée révèle que, malgré leurs contextes spécifiques, les quatre transitions présentent une convergence des pratiques visant à affaiblir la redevabilité démocratique. Dans chaque cas, les trois dimensions de la redevabilité (verticale, horizontale, diagonale) sont simultanément affaiblies, mais selon des modalités distinctes. Le Mali illustre une logique de rupture radicale par dissolution des partis et arrestations ciblées. Au Burkina Faso, la militarisation administrative et la justification sécuritaire sont permanentes. La Guinée présente un verrouillage plus progressif, masqué par un discours de refondation. Enfin, le Niger combine un verrouillage brutal et un isolement régional. Ces variations contextuelles confirment que les transitions prolongées ne sont pas de simples parenthèses, mais des régimes hybrides qui se stabilisent autour de logiques propres, tout en partageant une trajectoire commune de restriction des contre-pouvoirs. Ces transitions ne produisent pas seulement des effets internes, mais redessinent également l’architecture normative et sécuritaire régionale. Le retrait de la CEDEAO et l’adhésion à l’AES affaiblissent les normes régionales, fragmentent les solidarités et augmentent la vulnérabilité aux crises sécuritaires en renforçant la logique d’État sécuritaire.
5. Conclusion
L’analyse comparative des transitions prolongées en Afrique de l’Ouest révèle un schéma récurrent d’affaiblissement de la redevabilité démocratique. Notre thèse, selon laquelle ces transitions compromettent la reddition de comptes à travers la neutralisation de la redevabilité verticale, la capture progressive des contre-pouvoirs horizontaux et le rétrécissement systématique de la redevabilité diagonale, est largement corroborée par les données empiriques. Les rapports d’ACLED documentent non seulement l’intensification des violences politiques, mais aussi la multiplication des restrictions à l’espace civique. Les indicateurs V-Dem confirment une dégradation continue de la qualité de la gouvernance et de la transparence institutionnelle dans les quatre pays étudiés. La réorientation géopolitique, illustrée par le retrait de certains États de la CEDEAO, facilite la normalisation de l’exceptionnalité.
D’un point de vue scientifique, notre étude apporte une contribution originale en validant l’idée d’une « récession démocratique » (Diamond, 2020), où les transitions ne débouchent plus sur la consolidation démocratique, mais sur des régimes autoritaires stabilisés. Elle illustre la notion de « légitimité performative » (Levitsky & Way, 2010), où les régimes se justifient non par des élections, mais par leur capacité à fournir des résultats en matière de sécurité et de souveraineté. L’originalité de cette analyse réside dans la mise en lumière d’une dimension régionale décisive : la sortie des mécanismes de sanction et l’adhésion à des alliances alternatives apparaissent comme un facteur de consolidation autoritaire. Notre approche combine rigoureusement des données quantitatives (V-Dem, ACLED) et qualitatives (rapports d’organisations internationales), renforçant la portée de nos conclusions. Du point de vue des politiques publiques, la restauration de la redevabilité dans ces pays nécessite une combinaison de mesures institutionnelles, juridiques et civiques qui limitent l’arbitraire, protègent les libertés publiques et rétablissent un contrôle effectif sur le pouvoir exécutif.

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