Transformation structurelle en Afrique de l’Ouest : Alignement du développement industriel, de l’action climatique et de la justice sociale à travers des politiques publiques basées sur les données

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Ecrit par Dr Ibrahima Aidara

Résumé

L’Afrique de l’Ouest se trouve à un tournant critique de son développement. La nécessité d’une transformation structurelle fondée sur l’industrialisation est indiscutable, dans un contexte marqué par une croissance démographique rapide, un chômage élevé, et une dépendance persistante aux exportations de matières premières à faible valeur ajoutée. Cependant, cette ambition se heurte à une double contrainte : l’aggravation de la crise climatique et l’ancrage profond des inégalités sociales. Cet article propose une analyse intégrée des tensions et des synergies entre développement industriel, action climatique et justice sociale en Afrique de l’Ouest, en soulignant la nécessité de politiques publiques transversales, appuyées sur des données probantes, et orientées vers la justice sociale et environnementale.

Introduction

La transformation économique structurelle constitue une priorité stratégique pour l’Afrique de l’Ouest. Des cadres comme la Vision 2050 du Sénégal ou la Vision 2050 de la CEDEAO visent une croissance inclusive, la diversification économique et une meilleure intégration régionale. Toutefois, ces ambitions se déploient dans un environnement caractérisé par une forte vulnérabilité écologique, une économie dominée par les matières premières, et une résilience sociale encore limitée. À cette complexité s’ajoute l’urgence climatique, dont les effets déjà perceptibles compromettent durablement les fondements d’une industrialisation soutenable.

1.        La crise climatique : une menace multidimensionnelle

Les effets du changement climatique en Afrique de l’Ouest sont désormais bien documentés : hausse des températures, variabilité accrue des précipitations, désertification accélérée, érosion côtière et multiplication des événements météorologiques extrêmes. Ces dynamiques menacent la productivité agricole, la sécurité alimentaire, la disponibilité en eau, et la santé publique. Les populations les plus vulnérables, notamment les femmes agricultrices, les travailleurs informels et les communautés à faibles revenus, sont les premières touchées, accentuant les inégalités préexistantes.

2.        Tensions entre Industrialisation et Changement Climatiques

L’industrialisation est perçue comme une voie nécessaire pour répondre au chômage des jeunes, créer des chaînes de valeur locales et accroître les recettes publiques. Les dirigeants ouest africain ont tous exprime leurs volontés politiques légitimes de s’engager dans le sentier vertueux de l’industrialisation de leurs économies. Cependant, si elle n’est pas orientée vers la durabilité, l’industrialisation risque de renforcer des trajectoires de croissance intensives en carbone. Les systèmes énergétiques restent majoritairement fossiles, les zones industrielles manquent de régulations environnementales, et les politiques commerciales régionales n’intègrent que rarement des critères de durabilité. Les industries extractives, qui dominent les exportations de nombreux pays, continuent de dégrader les écosystèmes et de marginaliser les communautés rurales, sans générer de retombées locales substantielles.

Les politiques industrielles en vigueur privilégient souvent l’expansion sectorielle (agro-industrie, mines, manufacture) au détriment de l’intégration des dimensions climatiques. Par ailleurs, les Contributions Déterminées au niveau National (CDN) restent généralement découplées des politiques industrielles, énergétiques et fiscales, ce qui limite leur capacité à orienter les trajectoires de développement vers la neutralité carbone.

1.        Fragmentation institutionnelle et gouvernance limitée


La mise en œuvre de politiques intégrées est entravée par des capacités institutionnelles limitees, la superposition des mandats réglementaires et des systèmes de données fragmentés. Cette désarticulation institutionnelle compromet la coordination intersectorielle, verrouille les économies dans des modèles dépassés et rend difficile l’adaptation aux exigences des marchés mondiaux, de plus en plus orientés vers la neutralité carbone.

Malgré la montée en puissance de la volonté politique et la disponibilité croissante de financements climatiques, les réponses politiques en Afrique de l’Ouest demeurent largement sectorielles. Les stratégies d’atténuation et d’adaptation au changement climatique sont souvent élaborées en parallèle des politiques industrielles, fiscales et sociales, ce qui nuit à la cohérence stratégique et réduit l’efficacité des investissements publics et internationaux.

2.        L’impératif de la justice : économique, climatique et de genre

Pour que la transformation structurelle soit inclusive et durable, elle doit impérativement s’ancrer dans une logique de justice – économique, sociale, climatique et de genre. Or, les institutions publiques manquent souvent des mécanismes, capacités et incitations politiques nécessaires pour garantir une gouvernance responsable, équitable et participative.

La redevabilité sociale – entendue comme la capacité des citoyens à exiger des comptes des acteurs publics et privés – reste faiblement institutionnalisée dans la région. Cela est particulièrement préoccupant dans le domaine de la gouvernance des financements climatiques, où les flux croissants de fonds internationaux ne sont pas accompagnés de mécanismes efficaces de transparence, de suivi indépendant et de contrôle citoyen. L’absence de dispositifs sensibles au genre, la capture des ressources par les élites et l’exclusion des communautés locales des processus de planification freinent la justice distributive et reproduisent des schémas d’exclusion.

3.        Vers une approche intégrée et fondée sur les données

Face à ces défis systémiques, il est urgent de promouvoir une nouvelle génération de politiques publiques intégrées, fondées sur des données fiables, et centrées sur la justice. Cela implique :

  • Le développement d’industries vertes à faible émission de carbone ;
    • L’autonomisation économique, sociale et politique des groupes marginalisés, notamment les femmes et les jeunes ;
    • L’alignement des priorités nationales avec les cadres régionaux (CEDEAO, UEMOA) ;
    • Le renforcement de la résilience systémique face aux chocs climatiques et économiques.

Des systèmes de données robustes et interopérables sont essentiels pour guider la prise de décision, suivre les progrès et garantir la transparence. Ils doivent être conçus pour améliorer la coordination entre les ministères sectoriels, les collectivités territoriales, les organisations de la société civile, et les acteurs économiques.

Conclusion

La transformation structurelle de l’Afrique de l’Ouest ne peut être dissociée des enjeux climatiques et sociaux qui conditionnent sa durabilité et sa légitimité. Une transition juste, inclusive et résiliente exige des politiques publiques intégrées, fondées sur des données probantes, capables d’articuler développement industriel, action climatique et équité sociale. Dans cette perspective, le renforcement des capacités institutionnelles, la consolidation de la participation citoyenne et la refonte des cadres de gouvernance deviennent des priorités stratégiques pour la décennie à venir.

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