Ecrit par Frédéric Kwady Ndecky
Introduction
Le retrait simultané du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), effectif depuis le 28 janvier 2025, marque une inflexion géopolitique sans précédent dans l’histoire de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest. Cette rupture, motivée par des désaccords persistants autour de la gestion des transitions politiques et des réponses aux menaces sécuritaires croissantes, bouleverse les équilibres institutionnels, sécuritaires, économiques et sociaux. Elle met à l’épreuve les mécanismes de solidarité régionale, tout en accentuant les clivages politiques et les incertitudes stratégiques.
Loin d’être un simple désaccord conjoncturel, cette désintégration soulève des implications de fond : affaiblissement des dispositifs collectifs de sécurité, perturbations dans les flux économiques et humains, rétrécissement des canaux de coordination politique, et remise en cause des principes de gouvernance partagée. Pourtant, malgré la sortie formelle des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), les interdépendances structurelles entre eux et les autres États membres de la CEDEAO demeurent fortes, rendant irréaliste toute logique de découplage absolu.
Dans ce contexte, cette note propose une analyse rigoureuse des risques et implications liés au retrait, tout en identifiant des pistes d’action concrètes pour préserver une coopération fonctionnelle minimale. Elle défend une approche fondée sur le pragmatisme, la responsabilité collective et la gestion des interdépendances dans les domaines sécuritaire, économique, humanitaire et transnational. L’objectif est clair : prévenir les dynamiques de désintégration incontrôlée et contribuer à la sauvegarde des intérêts collectifs des populations et des États, dans une perspective de stabilité et de résilience partagée.
1. Contexte de la Rupture : Une Désintégration aux Effets Structurants
La CEDEAO, fondée sur les idéaux d’intégration économique, de libre circulation et de promotion de la paix et de la sécurité, a été un pilier de la stabilité ouest-africaine. Depuis sa création en mai 1975, elle s’est imposée comme l’un des principaux cadres de coopération interétatique sur le continent, combinant ambition politique et instruments d’action collective. Cependant, la succession de changements de régime par voie de coups d’État – en Guinée (2021), au Mali (2020, 2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023) – a mis en tension les dispositifs normatifs et diplomatiques de l’organisation, en particulier en matière de respect de l’ordre constitutionnel et de transition politique. Ces actes contreviennent aux principes consacrés par le Protocole Additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance de la CEDEAO (2001), qui interdit explicitement tout accès ou maintien au pouvoir par des moyens anticonstitutionnels. En réponse, la CEDEAO a mis en œuvre une série de sanctions politiques, économiques et diplomatiques, assorties d’exigences de retour rapide à l’ordre constitutionnel. Ces mesures, perçues par les régimes militaires concernés comme des pressions unilatérales ou une forme d’ingérence, sont intervenues dans un contexte d’insécurité croissante, marqué par l’expansion des groupes armés non étatiques. La disparité dans les réponses de l’organisation, notamment l’absence de sanctions strictes contre certains régimes issus de coups d’État, a également nourri un sentiment d’incohérence et d’iniquité au sein de la région.
La divergence d’approche entre la CEDEAO et les nouvelles autorités a culminé avec l’annonce conjointe, en janvier 2024, du retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Cette décision est devenue effective début 2025, conformément aux dispositions de l’article 91 du Traité révisé, entérinant ainsi une rupture institutionnelle inédite dans l’histoire de
l’organisation. Les implications sont majeures. D’un point de vue démographique, la CEDEAO perd environ 18% de sa population, soit près de 70 millions d’habitants. Sur le plan territorial, c’est environ 40% de sa superficie – soit quelque 2,5 millions de km² – qui échappent à sa sphère de gouvernance régionale. Sur le plan économique, les pays de l’AES, déjà confrontés à de profondes fragilités structurelles, voient leur accès au marché commun régional compromis, de même que leur éligibilité aux instruments de financement communautaire. Si leur contribution au PIB régional reste relativement modeste – environ 10 % du produit intérieur brut cumulé de l’espace CEDEAO – leur rôle dans les corridors commerciaux, les chaînes de valeur régionales et les dynamiques agricoles ou énergétiques est loin d’être négligeable. À ce titre, le portefeuille de projets publics financés par la Banque d’Investissement et de Développement de la CEDEAO (BIDC) dans ces trois pays représentait plus de 300 millions d’Unités de Compte (UC), concentrés dans des secteurs stratégiques comme l’énergie, les infrastructures ou l’agriculture (BIDC, 2025). Le rapport annuel 2022 de la BIDC en atteste, avec des engagements financiers particulièrement marqués au Burkina Faso, au Mali et au Niger (BIDC, 2023).
Mais au-delà de ses effets visibles, cette rupture produit des externalités systémiques qui méritent une attention accrue. Elle fragilise les mécanismes collectifs de prévention des conflits, perturbe les chaînes de valeur régionales et compromet la gestion concertée des défis transfrontaliers. En réalité, le retrait formel n’abolit pas les interdépendances structurelles : il les reconfigure dans un environnement plus instable, marqué par la fragmentation des cadres d’action et l’émergence de dynamiques concurrentes. Dès lors, la désintégration institutionnelle, au-delà de sa portée symbolique, constitue un facteur aggravant des vulnérabilités sécuritaires, économiques, sociales et humanitaires déjà à l’œuvre dans la région.
2. Analyse des Risques et Impacts de la Désintégration
La rupture institutionnelle entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (AES) ne supprime pas les interdépendances régionales existantes. Au contraire, elle les rend plus complexes à gérer, exacerbant des vulnérabilités structurelles déjà marquées dans des domaines cruciaux : sécuritaire, économique et humanitaire.
2.1. Risques sécuritaires accrus : entre continuités et recompositions
L’enjeu sécuritaire constitue l’un des points de fragilité majeurs du contexte post-retrait. Toutefois, il convient d’adopter une lecture nuancée. Si l’insécurité n’est pas une conséquence directe du retrait de l’AES de la CEDEAO – les dynamiques violentes étant antérieures à cette rupture – le nouveau contexte régional pourrait néanmoins en exacerber certains aspects. La sortie de l’AES interroge moins sur l’origine des menaces que sur la capacité collective à y répondre efficacement.
- Expansion persistante de la violence armée non étatique : les groupes armés non étatiques, notamment le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM) et l’État Islamique au Sahel (EIGS), continuent de tirer parti des failles structurelles : gouvernance déficiente, marginalisation des périphéries, frontières poreuses. Les données disponibles indiquent une hausse de plus de 30 % des incidents violents en 2023 par rapport à 2022, particulièrement dans la région dite des « trois frontières » (Mali, Burkina Faso, Niger), avec un glissement progressif des violences vers les États côtiers, notamment le Bénin, le Togo et la Côte d’Ivoire (ACLED, 2024 ; UNOWAS, 2024). Cette tendance, amorcée bien avant la création de l’AES, souligne l’ancienneté et la complexité des crises.
- Risques de déconnexion sécuritaire : si la sortie de l’AES n’a pas créé de nouvelles menaces, elle fragilise néanmoins les mécanismes de coordination régionale. L’interruption ou le dysfonctionnement de dispositifs comme la Force en Attente de la CEDEAO, les plateformes de renseignement ou les accords bilatéraux de
coopération peut accroître les zones de non-droit, faciliter les mouvements transfrontaliers de groupes armés et réduire la capacité de réponse rapide.
- Fragmentation des architectures sécuritaires régionales : L’initiative du Liptako-Gourma portée par l’AES vise à structurer une réponse sécuritaire propre. Toutefois, en l’absence de passerelles institutionnelles avec les mécanismes de la CEDEAO ou ceux soutenus par l’Union africaine, ce cloisonnement risque d’engendrer des chevauchements, des redondances, voire des contradictions opérationnelles. La discontinuité des cadres d’action pourrait ainsi nuire à l’objectif commun de stabilisation régionale.
En somme, si la dégradation sécuritaire ne peut être attribuée exclusivement à la rupture CEDEAO-AES, cette dernière modifie les conditions de gouvernance collective des crises, avec un risque réel de dilution de l’action coordonnée, dans un espace déjà fortement exposé aux violences asymétriques.
2.2. Impacts économiques et sociaux négatifs
Les retombées économiques et sociales du retrait de l’AES sont multiples, affectant aussi bien les échanges commerciaux, la mobilité régionale que les moyens de subsistance des populations.
- Entraves à la libre circulation : la suspension de la libre circulation des personnes et des biens, principe fondateur de la CEDEAO, entraîne une augmentation des coûts administratifs et logistiques pour les populations mobiles et les opérateurs économiques. Des milliers de ressortissants des pays de l’AES, résidant dans l’espace CEDEAO, doivent désormais régulariser leur statut migratoire, souvent à des coûts élevés. À titre illustratif, en Côte d’Ivoire, la carte de résident biométrique pour les ressortissants hors-CEDEAO est facturée 300 000 FCFA (Office National de l’État Civil et de l’Identification – ONECI). Au Ghana, le permis de séjour pour les non- ressortissants CEDEAO peut atteindre 500 USD, selon le Ghana Immigration Service. Au Sénégal, les frais incluent un timbre fiscal d’environ 15 000 FCFA et une caution de rapatriement pouvant s’élever à 75 000 FCFA. Au Nigeria, le Combined Expatriate Residence Permit and Aliens Card (CERPAC), obligatoire pour les étrangers non-CEDEAO, coûte jusqu’à 1 000 USD par an. Ces régimes plus contraignants fragilisent la mobilité régionale, les trajectoires migratoires circulaires et les flux de transferts financiers, au détriment des ménages les plus vulnérables.
- Perturbation des chaînes logistiques régionales : les États enclavés de l’AES, dépendants des ports côtiers pour leurs échanges commerciaux, font face à un allongement des délais de transit, une hausse des frais de douane et un accès restreint aux corridors stratégiques (Abidjan, Lomé, Cotonou). Le Bénin, par exemple, a subi un impact économique significatif à la suite de la fermeture de sa frontière avec le Niger. Cette mesure a notamment conduit à l’arrêt des exportations de pétrole via le pipeline Agadem‑Cotonou, perturbant un contrat d’environ 400 millions USD avec une entreprise publique chinoise (Reuters, 2024). Selon le Financial Times, le pays pourrait perdre jusqu’à 7 millions USD par jour de recettes d’exportation liées à cette infrastructure (Financial Times, 2024), illustrant la gravité des effets bilatéraux de la crise.
- Aggravation des vulnérabilités humanitaires : en 2024, plus de six millions de personnes étaient en situation d’insécurité alimentaire sévère dans les pays du Sahel central, avec une concentration notable dans les trois pays de l’AES (PAM, 2024). La fragmentation institutionnelle entrave la coordination de l’aide humanitaire transfrontalière, notamment en matière de logistique, de sécurité d’accès et de couverture des besoins prioritaires.
- Affaiblissement de la légitimité institutionnelle régionale : la sécession de l’AES, combinée aux critiques sur la gestion des transitions par la CEDEAO, fragilise l’image de l’organisation en tant que cadre régional de référence en matière d’intégration et de gouvernance partagée. Ce recul de légitimité pourrait encourager d’autres remises en question de l’adhésion régionale, voire favoriser des dynamiques de repli souverainiste.
Compte tenu de l’ampleur des vulnérabilités révélées par la désintégration partielle du cadre régional, il apparaît nécessaire de dépasser une logique d’opposition frontale pour privilégier des réponses coordonnées, adaptées aux réalités actuelles. Si le contexte politique reste marqué par la défiance, les interdépendances structurelles entre les États de la CEDEAO et ceux de l’AES rendent inévitable la recherche de mécanismes de coopération minimale. Dans cette optique, des recommandations stratégiques peuvent être formulées pour préserver les fonctions essentielles de solidarité, de sécurité et de stabilité dans l’espace ouest-africain.
3. Recommandations stratégiques pour préserver une coopération fonctionnelle
Face aux risques systémiques générés par la rupture entre la CEDEAO et l’AES, une approche fondée sur le pragmatisme, la responsabilité collective et la recherche de solutions fonctionnelles s’impose. L’objectif n’est pas de forcer une réintégration immédiate, peu réaliste à court terme, mais de maintenir des formes de coopération ciblées, capables de répondre aux besoins des populations et de préserver les équilibres régionaux. Cela suppose de combiner plusieurs leviers d’action complémentaires : (i) un pragmatisme fonctionnel, en reconnaissant les nouvelles réalités institutionnelles pour privilégier les synergies utiles ; (ii) une discrétion diplomatique, via des canaux informels et techniques à l’abri des tensions médiatiques ; des (iii) approches sectorielles dépolitisées, centrées sur des enjeux d’intérêt commun (sécurité, santé, commerce, environnement) ; et des (iv) formats de coopération à géométrie variable, permettant des arrangements souples entre États ou acteurs, indépendamment des blocs institutionnels. Dans cet esprit, les actions suivantes sont recommandées aux décideurs politiques, acteurs étatiques, institutions régionales, partenaires techniques et membres de la société civile.
3.1. Sur le plan sécuritaire : prévenir l’aggravation des menaces transfrontalières
- Réactiver et renforcer les mécanismes de partage de renseignements, en instaurant des dispositifs techniques de coopération discrets entre services de sécurité pour permettre l’échange d’informations en temps réel sur les déplacements des groupes armés, les trafics illicites et les menaces émergentes. Une telle coordination est essentielle pour répondre à une menace asymétrique qui transcende les frontières administratives.
- Mettre en place des protocoles d’accord opérationnels permettant des interventions conjointes, limitées et encadrées juridiquement en cas de poursuite transfrontalière de groupes armés, dans le respect de la souveraineté de chaque État. La réactivité face à ces menaces impose des modalités de collaboration souples mais efficaces.
- Favoriser un dialogue stratégique entre les forces de sécurité des différents blocs, en organisant des forums d’échange sur les leçons tirées, les défis opérationnels et les stratégies respectives. Ces échanges techniques peuvent contribuer à améliorer les réponses tout en construisant une base minimale de confiance.
3.2. Sur le plan économique et humanitaire : atténuer les effets sur les populations
- Établir des corridors humanitaires et commerciaux sécurisés, en négociant des accords bilatéraux pour garantir la circulation des biens essentiels (produits alimentaires, médicaments, carburants) et des personnes dans des zones frontalières stratégiques. Cela permettrait d’éviter une détérioration des conditions de vie dans les pays enclavés de l’AES dépendants des infrastructures portuaires de la CEDEAO.
- Assurer la protection des droits des ressortissants de chaque bloc, en renforçant les mécanismes consulaires et juridiques nécessaires pour encadrer le séjour, la mobilité et la sécurité des citoyens de l’AES en territoire CEDEAO, et réciproquement. Prévenir les détentions arbitraires, les expulsions collectives ou les discriminations constitue un impératif pour préserver la stabilité sociale et politique.
- Engager un dialogue technique sur l’impact des sanctions économiques, en évaluant leurs effets réels sur les populations et en envisageant des ajustements ciblés pour réduire les conséquences involontaires sur les ménages vulnérables. Ce dialogue peut favoriser des solutions équilibrées entre efficacité politique et impératifs humanitaires.
3.3. Sur les enjeux transnationaux et de gouvernance : maintenir les liens structurels
- Renforcer la coopération sur les défis environnementaux et climatiques, à travers la poursuite des projets de gestion concertée des ressources naturelles, notamment l’eau, les forêts et les sols. Ces enjeux critiques transcendent les cadres institutionnels et nécessitent une action collective durable.
- Coordonner les réponses régionales en santé publique, en maintenant des mécanismes partagés de surveillance épidémiologique, d’alerte précoce et de gestion des crises sanitaires. Les pandémies et les épidémies étant par nature transfrontalières, leur traitement nécessite une approche unifiée.
- Soutenir les dynamiques d’échange entre sociétés civiles, chercheurs et jeunesses, en promouvant des programmes de recherche conjointe, de mobilité académique, de dialogue interculturel et d’initiatives sportives et culturelles. Le maintien de ces liens humains est fondamental pour préserver une identité régionale partagée et durable, au-delà des configurations institutionnelles.
En somme, la mise en œuvre de ces recommandations suppose un engagement renouvelé des acteurs régionaux et de leurs partenaires, fondé sur la reconnaissance lucide des nouvelles dynamiques en cours. Si les divergences politiques persistent, elles ne doivent pas empêcher la préservation de mécanismes de coopération vitale. C’est dans cet esprit que s’inscrit la conclusion suivante, appelant à dépasser les logiques de rupture au profit d’un avenir régional partagé.
Conclusion : Ouvrir la voie à un avenir partagé
La rupture entre la CEDEAO et l’AES constitue un tournant historique pour l’intégration ouest-africaine. Bien qu’une réintégration institutionnelle à court terme paraisse peu probable, l’abandon de toute coopération minimale serait lourd de conséquences pour la sécurité, l’économie, la gouvernance et le bien-être des populations. Face à ce moment de basculement, les acteurs régionaux et internationaux doivent impérativement dépasser les discours d’opposition ou de désengagement, au profit d’une logique de pragmatisme et de responsabilité collective. Préserver des mécanismes fonctionnels, même informels, sur des enjeux vitaux et transversaux (sécurité transfrontalière, échanges commerciaux, gestion des ressources partagées, défis sanitaires ou climatiques) est non seulement souhaitable, mais indispensable. Il ne s’agit pas de restaurer à l’identique l’unité d’hier, mais de construire un modus vivendi souple, capable de contenir les effets centrifuges, de préserver les interdépendances essentielles et d’éviter une désintégration systémique de la région. La stabilité à moyen terme de l’Afrique de l’Ouest, et sa capacité à faire face aux défis globaux, en dépend directement.


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