Le Sénégal face au dilemme de l’urgence sociale et de la transformation structurelle à long terme

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10–15 minutes

Ecrit par Fatou Sy, Fredric Kwady Ndecky et Dr. Ibrahima Aidara

Résumé

Cet article analyse les enjeux clés de la transition politique, économique et sociale du Sénégal à la suite de l’alternance démocratique intervenue en mars 2024. Il part du constat que le pays se trouve à un moment charnière, marqué par une pression sociale aiguë et une aspiration profonde à une transformation structurelle. L’analyse explore les tensions entre l’urgence et la transformation, en quatre volets complémentaires : économique, social, politique et institutionnel. Elle se conclut par des recommandations transversales destinées aux décideurs publics, partenaires techniques et observateurs engagés dans la trajectoire de réforme du Sénégal.

Introduction

L’élection démocratique d’un nouveau régime en mars 2024 marque un tournant majeur dans l’histoire politique contemporaine du Sénégal. Cette alternance pacifique, saluée tant au niveau national qu’international, renforce le statut du pays comme l’un des bastions de la démocratie électorale en Afrique de l’Ouest. Elle survient dans un contexte régional troublé, marqué par le recul démocratique et l’essor des régimes militaires. Au niveau interne, l’alternance s’est accompagnée d’un regain d’espoir, notamment au sein de la jeunesse, confrontée à un chômage endémique et à une précarité persistante.

La forte attente sociale qui pèse sur le nouveau pouvoir reflète une dynamique double : d’une part, une aspiration profonde à la justice sociale, à l’équité territoriale et à la dignité économique ; d’autre part, une exigence accrue de résultats visibles dans un délai court. Cette pression, alimentée par une société civile active et une opinion publique connectée, contraint le gouvernement à conjuguer réponses immédiates et planification stratégique. Autrement dit, le nouveau régime hérite d’un double mandat : gouverner dans l’urgence tout en posant les fondations d’une transformation structurelle durable. Ce dilemme structure le débat politique, économique et social de l’après-élection. Il interroge la capacité de l’État à agir simultanément sur deux échelles temporelles : le court terme de la stabilisation et le long terme de la refondation.

Sur le plan économique : entre croissance inclusive et dépendance structurelle

L’économie sénégalaise, qui a enregistré une croissance moyenne de 4,6 % en 2023 selon la BCEAO (contre 7% attendus), reste dynamique dans certains secteurs : infrastructures, services financiers, télécommunications, principalement tirés par les investissements publics et les partenariats public-privé (PPP). Toutefois, cette dynamique ne s’est pas encore traduite en transformation structurelle profonde. L’économie nationale demeure exposée à une forte vulnérabilité extérieure et à des déséquilibres internes persistants.

La dépendance vis-à-vis de l’extérieur reste préoccupante. Plus de 70 % du riz, 90 % du blé et la quasi- totalité des huiles alimentaires sont importés, selon les données de l’ANSD et du ministère du Commerce (2023). Cette dépendance structurelle fragilise la sécurité alimentaire nationale face aux chocs exogènes, comme l’ont démontré la pandémie de COVID-19 ou la guerre en Ukraine. Par ailleurs, le tissu industriel local reste étroit, concentré dans quelques segments à faible valeur ajoutée, et ne parvient pas à structurer de véritables chaînes de valeur intégrées. L’économie informelle, qui représente environ 97 % des unités économiques (ANSD, 2023), demeure dominante et faiblement encadrée, ce qui limite la productivité, restreint l’assiette fiscale, et complique l’implémentation de politiques économiques ciblées.

Dans ce contexte, la stratégie « Sénégal Vision 2050 » ambitionne une transformation économique de long terme fondé sur la diversification des secteurs porteurs (agriculture moderne, industrie légère, économie numérique), le renforcement de la souveraineté productive, et la montée en gamme des chaînes de valeur – notamment dans l’agroalimentaire, le textile, les services technologiques, et à moyen terme, le secteur extractif (gaz et pétrole). Cependant, cette trajectoire exige des conditions préalables solides : des investissements massifs, publics comme privés, dans les infrastructures logistiques, énergétiques et numériques ; une montée en compétences rapide de la main-d’œuvre pour répondre aux mutations des métiers et des secteurs ; et une transition énergétique cohérente avec les engagements climatiques, permettant de garantir une énergie abordable et fiable, en particulier pour les PME et les zones rurales. À ce titre, l’accès à une énergie compétitive constitue aujourd’hui l’un des principaux goulots d’étranglement de la transformation économique.

L’urgence économique réside dans la nécessité de créer rapidement des opportunités concrètes pour une jeunesse nombreuse – représentant environ 63 % de la population en âge de travailler et plus de la moitié de la population active, selon l’ANSD (RGPH 2023), souvent qualifiée, mais exclue du marché du travail formel. Cette tension entre la temporalité longue des réformes structurelles et l’exigence immédiate d’emplois et de revenus constitue un dilemme politique central pour le nouveau régime. Le défi stratégique réside dans la capacité de l’État à articuler efficacement deux échelles d’action : des mesures conjoncturelles à impact rapide (programmes à haute intensité de main-d’œuvre, soutien ciblé aux PME, incitations fiscales pour l’emploi des jeunes, initiatives économiques locales), et des réformes structurelles durables (réforme foncière, politique industrielle intégrée, numérisation inclusive, développement des chaînes de valeur régionales).

Sur le plan social : attentes pressantes et fragilités persistantes

Sur le plan social, les défis sont considérables. Le système éducatif, bien qu’ayant enregistré une progression du taux brut de scolarisation au primaire (83 % en 2022 selon l’ANSD), reste mal adapté aux exigences du marché du travail et à la dynamique économique souhaitée. Moins de 20 % des jeunes sont orientés vers la formation professionnelle ou technique (source : Ministère de la Formation professionnelle, 2023), ce qui creuse le fossé entre l’offre académique dominante et les compétences opérationnelles recherchées dans des secteurs en croissance tels que l’agro-transformation, le numérique, les énergies renouvelables ou l’artisanat moderne. Les inégalités d’accès aux services sociaux de base (santé, eau potable, logement, protection sociale) persistent, tant entre les zones urbaines et rurales qu’à l’intérieur même des centres urbains. En milieu rural, seuls 54 % des ménages ont accès à une source d’eau potable sécurisée (ANSD, 2023), tandis que la densité médicale reste très faible, avec moins d’un professionnel de santé pour 10 000 habitants dans plusieurs départements de l’intérieur du pays (Ministère de la Santé, 2022). Par ailleurs, selon une note de politique de l’IPAR (2023), malgré un taux d’adhésion affiché beaucoup plus élevé, l’utilisation effective des services de couverture maladie universelle reste faible. Cette faiblesse d’utilisation s’explique par la qualité perçue des soins, les retards de remboursement et les limites du financement public des mutuelles.

Cette situation alimente un profond sentiment d’injustice et de relégation, en particulier chez les jeunes, les femmes et les habitants des périphéries urbaines ou des zones rurales isolées. La précarité économique, la dégradation du pouvoir d’achat et la faible qualité des services publics aggravent cette frustration. Amplifiée par la connectivité numérique et les réseaux sociaux, cette frustration se transforme en mobilisation rapide, souvent imprévisible, autour de revendications sociales ou identitaires. Le risque d’une désillusion rapide vis-à-vis du nouveau pouvoir est donc réel si les promesses de rupture ne se traduisent pas, à court terme, en mesures tangibles, équitables et crédibles. Or, les réformes sociales structurelles – qu’il s’agisse de l’éducation, de la santé, du logement ou de la protection sociale – exigent des ressources humaines et financières importantes, ainsi qu’une temporalité longue pour produire des résultats durables.

Face à cette pression, le gouvernement est appelé à mettre en œuvre une politique sociale à double temporalité : soulager les tensions immédiates (subventions ciblées, programmes d’assistance, services de base) tout en jetant les bases d’un État social moderne, fondé sur l’équité, l’accessibilité et la durabilité. Une telle politique suppose une refondation en profondeur du système éducatif, fondée sur une gouvernance partagée impliquant les collectivités territoriales, le secteur privé et les organisations communautaires dans l’orientation des offres de formation. Elle requiert également une territorialisation effective des politiques sociales, permettant d’adapter les réponses aux réalités locales tout en renforçant les dispositifs de ciblage (notamment à travers le Registre National Unique – RNU), pour maximiser l’impact des transferts sociaux. Enfin, elle doit s’inscrire dans une programmation budgétaire pluriannuelle alignée sur les équilibres macroéconomiques, afin d’assurer la soutenabilité des engagements publics.

Sur le plan politique : légitimité démocratique et gouvernance réformatrice

L’alternance démocratique de 2024 constitue une rupture historique dans le paysage politique sénégalais. Elle a donné lieu à une mobilisation électorale exceptionnelle, avec un taux de participation supérieur à 61%, et a été saluée comme une preuve de maturité démocratique. Cette transition s’inscrit dans un contexte régional marqué par une instabilité croissante, où les transitions militaires et les régimes autoritaires se multiplient (Mali, Burkina Faso, Guinée, Niger). Cette alternance a renforcé la légitimité électorale du pouvoir en place, notamment auprès d’un électorat jeune (plus de 55% des inscrits ont moins de 35 ans), des classes populaires urbaines et rurales, et de la diaspora. Elle porte avec elle une aspiration forte à une gouvernance rénovée, fondée sur la justice sociale, l’équité territoriale, la transparence dans la gestion des finances publiques, la lutte contre l’impunité et une plus grande redevabilité des institutions.

Toutefois, la mise en œuvre d’une gouvernance réformatrice se heurte à des obstacles structurels. D’une part, les réseaux clientélistes enracinés, les intérêts économiques dominants et les inerties administratives freinent ou neutralisent certaines initiatives de réforme. Selon le ministère de la Fonction publique (2022), plus de 60 % des cadres administratifs n’ont pas de référentiel de performance et sont affectés sans plan de mobilité ou d’évaluation. D’autre part, les attentes sociales très élevées exercent une pression immédiate sur le gouvernement, qui risque une érosion rapide de la confiance si des résultats visibles ne sont pas produits dans les six à douze premiers mois. L’annonce d’un audit global de l’administration a, par exemple, généré beaucoup d’attentes, mais son déploiement demeure flou à la mi-2025, faute de feuille de route publique ou de mécanisme de participation citoyenne. De même, la suspension de certains projets extractifs ou énergétiques pour raisons de conformité juridique, saluée par une partie de la société civile, a suscité des inquiétudes chez certains investisseurs, notamment dans les hydrocarbures à Saint-Louis ou les phosphates de Matam.

Le défi central réside ainsi dans la capacité du pouvoir à maintenir sa base populaire tout en élargissant ses alliances sociales et institutionnelles pour mener des réformes potentiellement impopulaires, comme la réforme fiscale progressive, la rationalisation des subventions sur les produits pétroliers – dont le coût a dépassé 700 milliards de FCFA en 2023 selon le ministère de l’Économie et des Finances – ou encore la réduction du train de vie de l’État. Réussir cette phase critique implique une approche stratégique fondée sur trois leviers complémentaires : un leadership politique fort, capable d’assumer les arbitrages tout en construisant une pédagogie de la réforme ; une communication publique transparente, factuelle et structurée ; et une institutionnalisation effective des mécanismes de redevabilité, notamment via le renforcement de la Cour des comptes, la relance de l’OFNAC, et une revitalisation du contrôle parlementaire. L’expérience du Ghana sous Nana Akufo-Addo en 2017 ou celle du Cap-Vert dans les années 2000 montre que les réformes réussies reposent moins sur des ruptures spectaculaires que sur une capacité à construire un contrat de confiance durable entre l’État et les citoyens.

Sur le plan institutionnel : État stratégique et gouvernance transformationnelle


La réussite de la transformation structurelle du Sénégal repose, in fine, sur la capacité de l’État à se réinventer en tant qu’institution stratégique, capable de planifier, coordonner, réguler, mettre en œuvre et évaluer les politiques publiques. Il s’agit de rompre avec un modèle d’État gestionnaire et réactif, souvent guidé par l’urgence ou les impératifs politiques de court terme, pour instaurer une gouvernance prospective, fondée sur les résultats.

Le modèle de gouvernance actuel reste marqué par une faible coordination intersectorielle, notamment dans les politiques transversales comme l’emploi, le climat ou la sécurité alimentaire. Ce manque de synergie s’explique aussi par le morcellement des compétences entre une myriade d’agences, de directions et de programmes souvent peu articulés. Par ailleurs, le suivi-évaluation indépendant, bien qu’institutionnalisé à travers des structures telles que la DAPSA ou la DGPPE, reste limité dans ses capacités opérationnelles, sa redevabilité et son pouvoir d’influence sur la décision publique. Selon une étude conjointe du PNUD et du ministère de la Fonction publique (2022), plus de 40 % des agents de l’État sont concentrés dans la région de Dakar, ce qui accentue les déséquilibres territoriaux. Moins de 15 % des services administratifs disposent d’un système d’évaluation interne fonctionnel. À cela s’ajoute une politisation excessive des nominations, un déficit de professionnalisation du management public, et une faible culture de redevabilité dans l’action administrative.

Pour sortir de cette impasse, l’État doit adopter une politique de réforme institutionnelle structurée autour de trois leviers. D’abord, un pilotage stratégique par pôles de développement territoriaux, fondés sur les avantages comparatifs régionaux : Ziguinchor pour l’agroécologie, Saint-Louis pour l’économie bleue, Kaolack pour la logistique, ou encore Matam pour l’élevage. Une telle territorialisation nécessite une décentralisation effective, un transfert clair de compétences, de ressources et une gouvernance locale renforcée par l’intercommunalité.

Ensuite, les institutions de planification stratégique – comme le Bureau Organisation et Méthodes (BOM), la DGPPE ou le Bureau d’analyse et de suivi des politiques publiques (BASPP) – doivent bénéficier d’une autonomie renforcée, d’équipes qualifiées et de moyens leur permettant d’assurer une coordination transversale rigoureuse.

Enfin, la création d’un corps professionnel de hauts fonctionnaires, recrutés sur concours, formés en continu, affectés selon des critères objectifs de performance, s’avère essentielle. L’expérience de pays comparables comme le Maroc ou le Rwanda montre l’importance d’une haute administration stable et compétente dans la conduite des réformes.

La participation citoyenne et territoriale constitue un autre pilier incontournable. Il s’agit d’institutionnaliser la planification participative ascendante, les forums locaux de suivi et les dispositifs de concertation avec les citoyens. Cela favorisera l’appropriation des politiques publiques et leur adaptation aux besoins spécifiques des territoires.

Enfin, l’instauration d’un système national de suivi-évaluation indépendant, connecté au budget- programme et aligné sur les Objectifs de Développement Durable (ODD), est indispensable. Il permettrait d’adosser les allocations budgétaires à la performance réelle, d’améliorer la transparence de l’action publique, et de renforcer la redevabilité vis-à-vis des citoyens et des partenaires.

Conclusion : Pour une transition maîtrisée et inclusive

Le Sénégal traverse une transition historique, marquée par de fortes attentes sociales et une volonté affirmée de transformation structurelle. L’enjeu est d’articuler l’urgence des réponses sociales avec une stratégie cohérente de refondation économique, institutionnelle et démocratique.

Cette transition va au-delà du changement politique : elle requiert un renouvellement des pratiques de gouvernance, une coordination renforcée entre les niveaux de l’État, et une participation citoyenne effective. Il s’agit de concilier promesses électorales et contraintes budgétaires dans un contexte exigeant.

Transformer l’urgence en levier de réforme, et les crises en opportunités, est la clé. Le Sénégal a l’occasion de bâtir un État social, souverain et stratège – à condition d’y engager une volonté réformatrice claire, durable et partagée

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