La transition énergétique en Afrique de l’Ouest : perspectives et défis

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17–25 minutes

Ecrit par Dr Ibrahima Aidara

Résumé

La transition énergétique constitue un enjeu stratégique majeur pour l’Afrique de l’Ouest, à la croisée des impératifs de développement économique, de sécurité énergétique et de durabilité environnementale. Malgré un potentiel abondant en ressources renouvelables (solaire, éolien, hydroélectricité) et une dynamique d’intégration régionale, la région reste confrontée à des défis structurels persistants : accès inégal à l’électricité, dépendance à la biomasse, gouvernance institutionnelle fragile, déficit de financement, et instabilité politique. Cet article analyse les fondements, les stratégies possibles, ainsi que les principaux obstacles et perspectives liés à la transition énergétique en Afrique de l’Ouest, en s’appuyant sur des cas concrets (Burkina Faso, Mali, Sénégal, Togo) et des données récentes. Il montre que la transition ne peut réussir qu’à travers une approche systémique intégrant : planification stratégique, financement innovant, renforcement des capacités locales, industrialisation verte et inclusion sociale. L’étude propose enfin un ensemble de recommandations de politiques publiques concrètes, articulées autour de cinq leviers : intégration régionale, mobilisation de financements durables, gouvernance transparente, renforcement des compétences, et justice énergétique. Elle conclut que, loin d’être une contrainte, la transition énergétique offre une opportunité unique pour refonder les modèles de développement ouest-africains sur des bases plus résilientes, équitables et souveraines.

1.  Introduction

L’Afrique de l’Ouest, riche en ressources naturelles, hydrocarbures, minéraux et énergies renouvelables, fait face à une question cruciale : comment articuler l’exploitation croissante de ces ressources, indispensable à l’industrialisation, à la lutte contre la pauvreté et à l’accès universel à l’énergie, avec l’impératif global de transition énergétique vers un modèle bas carbone ? Cette tension entre développement économique fondé sur des énergies fossiles et nécessité de décarbonation soulève une problématique majeure de politique publique : les pays d’Afrique de l’Ouest doivent-ils, et surtout comment, conduire une transition énergétique ambitieuse tout en tirant parti de leurs ressources naturelles pour renforcer leur souveraineté énergétique, accélérer leur industrialisation et répondre aux besoins sociaux de populations en forte croissance ?

Dans ce contexte, la définition d’une stratégie énergétique intégrée, fondée sur un mix énergétique réaliste, une planification à long terme et des politiques de soutien adaptées, apparaît comme une priorité régionale. Cet article s’attache ainsi à analyser les enjeux, les perspectives et les défis de la transition énergétique en Afrique de l’Ouest, avant de proposer des pistes d’action fondées sur des instruments de politique publique appropriés.

2.  Contexte énergétique régional

Dans ses « Perspectives énergétiques en Afrique – 2023 », le cabinet Deloitte rapporte que l’Afrique possède d’abondantes réserves d’énergies, renouvelables et non-renouvelables, et de minerais critiques. Le continent détient ainsi 125 milliards de barils de réserves de pétrole, 18 trillions de mètres cubes de gaz naturel ainsi qu’une part conséquente du potentiel énergétique renouvelable mondial (10TW de solaire, 35 GW d’hydroélectricité, 110 GW d’éolien et 15 GW de géothermie). Le continent pourrait produire 5 000 mégatonnes d’hydrogène par an selon l’IEA tandis que la RDC détient 70 % de la production mondiale de cobalt et l’Afrique du Sud 60 % de la production de manganèse, 75 % du platine et 40 % du palladium. Toutefois, malgré ces importantes ressources naturelles, le rapport note que 600 millions de personnes vivent toujours sans accès à l’électricité en Afrique Subsaharienne, dû au manque d’investissement dans les infrastructures énergétique.

L’Afrique de l’Ouest pâtit d’un déficit massif en matière d’accès à l’électricité tout en dépendant largement de ressources énergétiques polluantes. Selon le magazine « Connaissance des Energies : www.connaissancedesenergies.org », plus de 250 millions de personnes en Afrique de l’Ouest, n’ont pas accès à l’électricité ; entre 70 et 90 % de la population dépend de la biomasse (bois, déchets). Au Burkina Faso, par exemple, près de 81 % de la population continue de recourir à la biomasse, pour ses besoins domestiques, avec une consommation quotidienne moyenne de 0,69 kg de bois par personne. Le cas du Niger est encore plus emblématique avec un taux d’électrification parmi les plus bas d’Afrique : environ 19 % en 2023, et à peine 6 à 10 % en milieu rural. Le Niger est fortement dépendant de la biomasse traditionnelle pour sa consommation énergétique : bois de chauffe, charbon, utilisés par plus de 85 % des ménages pour la cuisson. Une production nationale d’électricité très limitée (environ 270 MW), reposant majoritairement sur des centrales thermiques au diesel, très coûteuses et polluantes, malgré ses fortes réserves en uranium, et une importation d’électricité (notamment du Nigeria), représentant jusqu’à 70 % de la consommation nationale. Parallèlement, la structuration du mix énergétique repose encore essentiellement sur les énergies fossiles, ce qui exacerbe la vulnérabilité aux fluctuations des marchés internationaux, compromet la sécurité énergétique et alourdit le coût environnemental.

Pour répondre à la double exigence du développement et de la durabilité, plusieurs orientations stratégiques s’imposent :

  • Diversification proactive du mix énergétique par le déploiement massif des renouvelables : Les projets comme la centrale solaire de Zagtouli (Burkina Faso), et le parc éolien de Taïba Ndiaye au Sénégal, témoignent de la faisabilité technique des énergies renouvelables. Ces installations ont également démontré leur compétitivité : Zagtouli produit à un coût bien inférieur aux centrales thermiques classiques, tandis que Taïba Ndiaye présente un bilan socio-environnemental plus favorable que des centrales polluantes.
  • Recours au gaz comme énergie de transition : Bien que les renouvelables offrent un avenir durable, le gaz naturel peut jouer un rôle pivot pour sécuriser l’approvisionnement énergétique en attendant la consolidation des infrastructures renouvelables.
  • Accroitre les investissements pour le développement du secteur en s’appuyant aussi bien sur les leviers du financement domestique qu’international.
  • Promotion des infrastructures énergétiques décentralisées (mini-grids, projets communautaires) pour répondre aux besoins hors réseau, en particulier dans les zones rurales.
  • Renforcement de la gouvernance, des cadres réglementaires et des capacités techniques : Assurer une gestion transparente, renforcer les institutions de régulation, et former les opérateurs locaux sont des leviers essentiels pour pérenniser la transition.

3.  Pourquoi engager une transition énergétique en Afrique de l’Ouest ?

La transition énergétique s’impose en Afrique de l’Ouest non seulement comme une réponse aux impératifs environnementaux mondiaux, mais aussi comme un levier stratégique de développement durable, d’inclusion sociale et de souveraineté énergétique. Elle répond à trois grands enjeux interdépendants : l’élargissement de l’accès à l’énergie, la valorisation du potentiel renouvelable inexploité, et l’intégration régionale par les infrastructures énergétiques.

3.1.  L’accès à l’énergie : condition préalable au développement inclusif

L’Afrique de l’Ouest fait face à une crise énergétique structurelle qui freine son développement humain et économique, comme analyse ci-dessus. Malgré les engagements internationaux pour l’accès universel à l’énergie d’ici 2030 (ODD 7), la région reste l’une des plus touchées par la précarité énergétique :

  • Environ 60 % de la population ouest-africaine n’a pas accès à l’électricité, soit près de 250 millions de personnes.
    • Dans les zones rurales, les taux d’électrification chutent souvent à moins de 20 à 25 %, accentuant les inégalités spatiales et sociales. Cette situation a des effets en cascade sur les services de base : les établissements de santé ne peuvent assurer une continuité des soins ; les

écoles manquent d’éclairage, de matériel informatique, ou de ventilation ; l’économie locale reste dépendante d’activités informelles à faible valeur ajoutée.

Ainsi, la transition énergétique, en particulier par les systèmes décentralisés renouvelables (mini-grids, kits solaires), constitue un levier puissant pour lutter contre la pauvreté énergétique, favoriser l’égalité territoriale, et créer les conditions d’un développement socio-économique inclusif. Par ailleurs, les solutions de cuisson propre sont une opportunité de réduire le fardeau disproportionné qui pèse sur les femmes et les enfants, souvent responsables de la collecte de la biomasse et les plus exposés aux fumées toxiques qui en découlent. L’amélioration de ces conditions, a un impact direct sur la santé publique et l’émancipation des femmes.

3.2.  Un potentiel renouvelable abondant, encore sous-exploité

Selon le Think Tank WATHI, l’Afrique de l’Ouest bénéficie de ressources renouvelables parmi les plus prometteuses au monde, tant en solaire qu’en hydroélectricité ou en éolien. L’insolation annuelle y atteint en moyenne 5 à 7 kWh/m²/jour, ce qui rend la région particulièrement propice à la production d’énergie photovoltaïque. Des projets emblématiques ont démontré la viabilité technique et économique des renouvelables : les centrales solaires de Zagtouli (Burkina Faso), Kita (Mali) et Blitta (Togo), et le parc éolien de Taïba Ndiaye (Sénégal). Ces projets démontrent que les énergies renouvelables ne constituent pas seulement une alternative écologique, mais également une opportunité stratégique pour réduire les coûts de production, créer des emplois locaux, attirer les financements climatiques, et renforcer la résilience énergétique.

  • Intégration régionale et mutualisation des infrastructures : une condition de soutenabilité L’un des défis majeurs de la transition énergétique en Afrique de l’Ouest réside dans la faible interconnexion des réseaux nationaux. Pour y répondre, les pays de la région ont mis en place des initiatives structurantes d’intégration énergétique, portées par le West African Power Pool (WAPP), organe de la CEDEAO chargé de créer un marché régional de l’électricité. Ce processus d’intégration repose sur plusieurs projets majeurs :WAPP (CEDEAO) : réseau régional de plus de 4 000 km de lignes haute tension (225–330 kV) reliant plusieurs pays du Sénégal au Nigeria. Il vise à permettre l’échange transfrontalier d’électricité à moindre coût, tout en renforçant la stabilité des systèmes électriques.CLSG (Côte d’Ivoire–Libéria–Sierra Leone–Guinée) dans la zone du Fleuve Mano : interconnexion de 1 303 km avec 11 sous-stations, permettant à plus de 2,8 millions de personnes de bénéficier d’un accès accru à une électricité fiable. Le projet favorise l’importation de l’énergie excédentaire de la Côte d’Ivoire vers ses voisins.OMVS (Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal) : l’exploitation des ressources hydroélectriques partagées a permis une réduction de 30 % des coupures d’électricité au Mali et au Sénégal, une diminution des émissions de 3 millions de tonnes de CO₂, ainsi qu’un renforcement de l’autonomisation économique de 400 000 personnes.OMVG (Organisation de la mise en valeur du fleuve Gambie) : ce projet couvre la Guinée, la Gambie, le Sénégal et la Guinée-Bissau avec 1 677 km de lignes électriques et une capacité d’échange estimée à 800 MW, pour un impact sur environ 2,5 millions de ménages.

Ces interconnexions permettent non seulement d’optimiser l’allocation des ressources énergétiques à l’échelle régionale, mais aussi d’améliorer la résilience des réseaux face aux chocs climatiques, sécuritaires ou économiques. Elles représentent un levier incontournable pour faire de la transition énergétique un vecteur d’intégration régionale, de stabilité politique et de croissance partagée.

3.4.  Les acteurs de la transition : au-delà des États


Pour réussir la transition, il est crucial de reconnaître et de renforcer le rôle des acteurs non étatiques. Les entreprises privées locales, les startups innovantes, les organisations de la société civile et les ONG sont des partenaires essentiels pour la mise en œuvre des projets et pour la participation communautaire. Elles peuvent notamment :

  • Combler les lacunes de l’État : elles peuvent proposer des solutions agiles et adaptées au contexte local, en particulier dans les zones rurales isolées, où les grands projets centralisés sont difficiles à mettre en œuvre.
    • Stimuler l’innovation : les startups technologiques locales peuvent développer des solutions de paiement mobile pour l’énergie, des kits solaires connectés, ou des systèmes de gestion intelligente de l’énergie.
    • Accroître la résilience : les initiatives communautaires et les coopératives énergétiques peuvent renforcer l’appropriation locale des projets et leur pérennité, tout en créant des opportunités d’emploi et de revenus pour les populations locales. »

4.  Défis majeurs de la transition énergétique en Afrique de l’Ouest

Malgré les avancées notables en matière d’énergies renouvelables et d’interconnexion régionale, l’Afrique de l’Ouest reste confrontée à un ensemble de défis structurels qui freinent la mise en œuvre d’une transition énergétique ambitieuse, inclusive et durable. Ces obstacles relèvent à la fois de contraintes financières, institutionnelles, sécuritaires, techniques et socio-environnementales.

4.1.  Un déficit chronique de financement climatique et énergétique

L’un des principaux freins au déploiement des énergies renouvelables dans la région réside dans le faible niveau d’investissement, aussi bien domestique qu’étranger. Selon les données de l’IRENA et de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’Afrique ne capte que 2 % des investissements mondiaux dans les énergies renouvelables, malgré un potentiel solaire, hydroélectrique et éolien considérable. Cette situation s’explique par plusieurs facteurs : une perception élevée du risque chez les investisseurs, absence de mécanismes financiers innovants et faible mobilisation de ressources domestiques. En conséquence, de nombreux projets solaires, éoliens ou hydroélectriques sont retardés, sous-financés ou abandonnés, limitant l’effet de levier de la transition énergétique sur le développement socio-économique.

4.2.  Instabilité politique et risques sécuritaires persistants

Plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, notamment le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Nigeria, connaissent une instabilité sécuritaire chronique. La présence croissante de groupes extrémistes dans certaines zones, créent un environnement peu propice aux investissements de long terme dans les infrastructures énergétiques.

4.3.  Gouvernance défaillante et cadre réglementaire inadapté

Le succès de la transition énergétique repose sur la qualité de la gouvernance publique et des institutions énergétiques. Or, dans plusieurs pays ouest-africains, la gouvernance du secteur énergétique reste entravée par :

  • Une corruption persistante dans l’attribution des marchés, la gestion des contrats et la régulation du secteur.
    • L’absence ou la faible application de cadres juridiques et fiscaux incitatifs à l’investissement dans les renouvelables.
    • Des organismes de régulation sous-financés ou dépendants politiquement, incapables de garantir une concurrence équitable ou de protéger les consommateurs.

Ce déficit de gouvernance crée un climat d’incertitude réglementaire, qui freine non seulement les investissements, mais limite aussi l’efficience de l’allocation des ressources publiques et le bon fonctionnement des partenariats public-privé.

4.4.  Faible développement des capacités techniques et industrielles locales

La transition énergétique exige non seulement des infrastructures, mais aussi des ressources humaines qualifiées capables de concevoir, installer, exploiter et maintenir les systèmes énergétiques modernes. Or, dans la majorité des pays d’Afrique de l’Ouest, on observe :

  • Une pénurie d’ingénieurs et techniciens spécialisés dans les énergies renouvelables, en raison de la faiblesse des filières de formation technique.
    • Une dépendance accrue aux entreprises et expertises étrangères, ce qui limite les retombées économiques locales.
    • Un déficit de structures de recherche et développement (R&D) orientées vers l’innovation énergétique contextuelle.

Ce manque de capacités locales compromet la viabilité des projets à long terme, augmente les coûts d’exploitation, et empêche l’émergence d’un tissu industriel régional de l’énergie verte.

4.5.  Persistance de la dépendance à la biomasse dans les zones rurales

Malgré les progrès en matière de production centralisée d’électricité, la majorité des ménages ruraux continuent de recourir à des sources traditionnelles d’énergie, notamment la biomasse solide (bois de chauffe, charbon de bois), pour la cuisson et l’éclairage. Selon Connaissance des Énergies, cette dépendance :

  • Représente plus de 70 % de la consommation énergétique domestique dans certains pays ouest- africains.
    • Accroît la déforestation, la dégradation des sols et les tensions autour des ressources naturelles.
    • A des impacts sanitaires majeurs, notamment chez les femmes et enfants exposés aux fumées toxiques dans des environnements mal ventilés.

Les défis que rencontre la transition énergétique en Afrique de l’Ouest ne relèvent pas uniquement de la technologie ou du financement, mais sont profondément systémiques, touchant à la qualité des institutions, à la stabilité politique, à la structuration des marchés, et à la capacité des États à assurer une gouvernance efficace et inclusive. Leur dépassement exige une approche multidimensionnelle combinant réformes structurelles, renforcement des capacités, mobilisation de financements innovants et coopération régionale renforcée.

5.  Perspectives d’une transition énergétique durable en Afrique de l’Ouest

La transition énergétique en Afrique de l’Ouest, bien que confrontée à des défis considérables, offre des perspectives structurantes pour le développement durable, à condition d’engager des réformes systémiques et de mobiliser des partenariats multilatéraux. À l’horizon 2030, plusieurs signaux prospectifs permettent d’envisager une transformation profonde du paysage énergétique régional, à la croisée des impératifs d’accès, de souveraineté énergétique et de lutte contre le changement climatique.

5.1.   Un scénario de transformation réaliste à l’horizon 2030

Selon le scénario durable de l’AIE, l’accès universel à l’énergie et l’éradication de la biomasse pour la cuisson sont possibles à l’horizon 2030, avec un large recours aux énergies renouvelables et au gaz comme énergie de transition. Ce scénario repose sur une combinaison stratégique de leviers technologiques et politiques : (i) une adoption accélérée des énergies renouvelables décentralisées, (ii) une utilisation transitoire du gaz naturel comme source d’énergie de substitution au bois et au charbon de bois pour la cuisson et la production électrique, surtout dans les centres urbains, et (iii) des investissements soutenus dans l’efficacité énergétique, pour réduire les pertes sur le réseau et optimiser la consommation industrielle et résidentielle. Ce scénario exige toutefois un niveau d’investissement annuel estimé à 25 à 30 milliards USD pour l’Afrique subsaharienne, ainsi qu’une coordination politique régionale renforcée.

Scénario d’accélération : Dans ce scénario, des politiques audacieuses, couplées à un afflux massif de capitaux privés et d’une gouvernance renforcée, permettraient une transition encore plus rapide. Des objectifs ambitieux d’électrification et de déploiement des énergies renouvelables seraient atteints avant 2030, faisant de la région un leader de l’énergie verte et un exportateur net d’hydrogène vert. Cela créerait des dizaines de milliers d’emplois et stimulerait une croissance économique sans précédent.

Scénario de stagnation : À l’inverse, si les défis de financement, de gouvernance et de sécurité persistent, la transition pourrait stagner. La dépendance aux énergies fossiles continuerait, freinant le développement, aggravant la précarité énergétique et rendant la région plus vulnérable aux chocs climatiques et aux fluctuations du marché mondial. Cela entraînerait un cercle vicieux de sous- développement et d’instabilité.

5.2.   Renforcement de l’intégration énergétique régionale

Le développement d’un marché énergétique ouest-africain intégré, porté par le West African Power Pool (WAPP), représente l’un des axes les plus prometteurs pour renforcer la sécurité énergétique et optimiser l’exploitation des ressources renouvelables régionales.

5.3.  Croissance verte, industrialisation et création d’emplois

Une transition énergétique bien conduite peut également devenir un catalyseur pour une croissance verte inclusive et une industrialisation durable, notamment par :

  • La réduction de la dépendance aux importations d’énergies fossiles, améliorant la balance commerciale ;
    • Le développement de filières industrielles locales dans le solaire, l’éolien ou la fabrication d’équipements d’efficacité énergétique ;
    • La création de milliers d’emplois directs et indirects dans l’installation, la maintenance, la formation et la gestion des infrastructures énergétiques.

Selon l’IRENA, les énergies renouvelables pourraient générer jusqu’à 1,9 million d’emplois en Afrique d’ici 2030, si les investissements sont soutenus, accompagnés de politiques d’inclusion des jeunes et des femmes. Afin de maximiser ces bénéfices, il est indispensable de développer des chaînes de valeur industrielles locales. La région pourrait se positionner comme un acteur clé dans la production de composants pour les systèmes énergétiques (câbles, transformateurs, etc.) ou l’assemblage de panneaux solaires et d’éoliennes. Cela nécessite de créer des politiques incitatives pour l’investissement local, de favoriser les partenariats public-privé et de mettre en place des zones économiques spéciales dédiées à l’énergie verte.

5.4.  Renforcement des capacités locales et souveraineté énergétique

Pour assurer la soutenabilité de la transition, il est impératif de renforcer les capacités techniques, réglementaires et institutionnelles à tous les niveaux :

  • Mise en place de programmes de formation professionnelle dans les métiers des énergies vertes (électriciens, installateurs, ingénieurs) ;
    • Appui au développement de centres régionaux de recherche et d’innovation énergétique ;
    • Décentralisation des politiques énergétiques à travers un renforcement des collectivités locales et des coopératives énergétiques, notamment dans les zones rurales.

Le développement de ces capacités vise à réduire la dépendance technologique et financière vis-à-vis de l’étranger, et à favoriser une appropriation locale de la transition énergétique, clé de sa durabilité.

5.5.  Une opportunité géopolitique pour la région

Enfin, la transition énergétique ouvre des perspectives géopolitiques majeures pour l’Afrique de l’Ouest :

  • La région pourrait devenir un fournisseur stratégique de minerais critiques nécessaires à la transition mondiale (lithium, cobalt, bauxite, etc.), à condition de développer des chaînes de valeur durables et locales ;
  • Elle peut valoriser ses ressources renouvelables pour l’exportation régionale ou vers le reste du monde, via l’hydrogène vert ou l’électricité transfrontalière ;
    • En structurant une position commune dans les négociations climatiques et énergétiques mondiales, l’Afrique de l’Ouest pourrait peser davantage dans les instances multilatérales (COP, Fonds Vert Climat, etc.).

La transition énergétique ne constitue pas uniquement une nécessité environnementale pour l’Afrique de l’Ouest, mais une opportunité historique de transformation structurelle. En conjuguant efforts nationaux, intégration régionale et partenariats internationaux, la région peut construire un système énergétique plus inclusif, souverain, et résilient, capable de soutenir une croissance durable à long terme. Le véritable défi réside désormais dans la capacité des États à transformer cette vision en volonté politique, en réformes effectives et en investissements stratégiques coordonnés.

  • Recommandations de politiques publiques pour une transition énergétique inclusive et durable Pour concrétiser les perspectives d’une transition énergétique en Afrique de l’Ouest, il est impératif de passer d’une logique de projets isolés à une approche systémique et intégrée, articulant planification stratégique, financement, gouvernance, renforcement des capacités et inclusion sociale. Les recommandations suivantes visent à guider les décideurs dans la structuration de politiques publiques cohérentes, ambitieuses et réalistes.

6.1.  Planification stratégique et intégration régionale

  • Élaborer des feuilles de route nationales de transition énergétique alignées avec les Objectifs de développement durable (ODD) et les Contributions déterminées au niveau national (CDN) dans le cadre de l’Accord de Paris.
    • Harmoniser les cadres réglementaires et tarifaires au niveau régional, sous l’égide de la CEDEAO et du WAPP, pour faciliter les échanges transfrontaliers d’électricité et créer un marché intégré de l’énergie.
    • Prioriser les projets d’interconnexion régionale à forte rentabilité socio-économique (comme les extensions du WAPP, CLSG, OMVG), en garantissant la coordination des investissements publics et privés.

6.2.  Financement innovant et mobilisation des ressources

  • Créer des mécanismes régionaux de financement climatique (fonds souverains verts, banques de projets, obligations vertes régionales) pour faciliter l’accès au capital à long terme.
    • Renforcer le rôle des banques publiques de développement (comme la BOAD ou la BIDC) dans le financement de projets énergétiques à faible émission de carbone.
    • Mobiliser les financements concessionnels et mixtes des bailleurs internationaux (Banque mondiale, AFD, BAD, GCF), en s’appuyant sur des outils de garantie des risques pour attirer le secteur privé.
    • Conditionner les subventions énergétiques à des objectifs de durabilité (fin de la biomasse traditionnelle, électrification rurale verte, efficacité énergétique).

6.3.  Gouvernance, transparence et régulation

  • Renforcer l’indépendance, le mandat et les capacités des régulateurs nationaux de l’énergie, pour assurer la transparence, la prévisibilité et l’équité dans le secteur.
    • Lutter contre la corruption et améliorer la reddition de comptes, notamment dans l’attribution des concessions énergétiques et des marchés publics.
    • Décentraliser les compétences énergétiques vers les collectivités locales, avec des dotations financières et techniques adaptées pour la planification énergétique territoriale.

6.4.  Développement des capacités locales et de l’industrie verte


  • Investir dans la formation technique et professionnelle dans les domaines des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique, et de la maintenance des infrastructures (création d’écoles techniques régionales, partenariats public-privé de formation).
    • Appuyer l’émergence d’un tissu industriel local dans la fabrication, l’assemblage et la distribution d’équipements solaires, éoliens ou de cuisson propre.
    • Favoriser les transferts de technologie via les contrats de concession, les partenariats de recherche ou les coentreprises avec des acteurs étrangers.

6.5.  Inclusion sociale, équité et justice énergétique

  • Cibler les zones rurales et périurbaines dans les programmes d’électrification, avec des solutions décentralisées (mini-réseaux, kits solaires), subventionnées pour les ménages vulnérables.
    • Promouvoir l’accès universel à des solutions de cuisson propre, par des incitations fiscales (TVA zéro sur les équipements), des campagnes d’éducation et des crédits à taux bonifié.
    • Intégrer des objectifs d’équité de genre dans les politiques énergétiques : formation des femmes, appui aux entreprises féminines dans l’énergie, prise en compte des besoins spécifiques dans les projets d’infrastructure.
    • Mettre en place des mécanismes de participation communautaire dans la gouvernance des projets, pour renforcer l’appropriation locale et éviter les conflits sociaux.

6.6.  Suivi-évaluation, innovation et résilience

  • Instaurer des dispositifs de suivi-évaluation robustes, avec des indicateurs de performance énergétique, sociale et environnementale, publiés régulièrement.
    • Encourager l’innovation locale en soutenant des incubateurs de startups dans les technologies propres, en lien avec les universités et centres de recherche.
    • Inclure la résilience climatique et sécuritaire dans les critères de planification des infrastructures énergétiques (réseaux intelligents, systèmes hybrides, approches adaptatives dans les zones fragiles).

Conclusion générale

La transition énergétique en Afrique de l’Ouest ne constitue pas une simple modalité de réponse aux impératifs climatiques mondiaux, mais représente, de manière plus fondamentale, un levier stratégique pour redéfinir les trajectoires de développement économique, social et politique des pays de la région. Dans un contexte caractérisé par une croissance démographique soutenue, une urbanisation rapide et une forte vulnérabilité aux chocs exogènes, repenser le modèle énergétique ouest-africain apparaît comme une urgence de politique publique.

En définitive, réussir la transition énergétique en Afrique de l’Ouest suppose de sortir d’une approche sectorielle fragmentée pour embrasser une vision systémique, à la croisée de l’énergie, du climat, du développement industriel et de la justice sociale. C’est à ce prix que la région pourra non seulement garantir l’accès universel à l’énergie, mais aussi construire une économie résiliente, inclusive et souveraine dans un monde en mutation.

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