Ecrit par Dr. Ibrahima Aidara
Résumé
Alors que le Sénégal ambitionne de sortir durablement de la catégorie des Pays Moins Avancés (PMA) pour accéder au statut de pays à revenu intermédiaire, la question du financement de cette trajectoire constitue un enjeu stratégique central. Deux options majeures se présentent : élargir la base productive, c’est-à-dire accroître la capacité de production formelle et durable du pays, ou élargir la base taxable, en augmentant les recettes fiscales par une meilleure mobilisation des ressources existantes. Cet article analyse les enjeux, les avantages et les limites de ces deux approches, dans le contexte spécifique du Sénégal. À partir d’une revue de la situation fiscale et productive du pays, de comparaisons internationales et d’expériences réussies (Rwanda, Éthiopie, Maroc, etc.), l’étude propose des recommandations stratégiques pour combiner intelligemment les deux leviers. L’objectif : bâtir une économie résiliente, fiscalement viable et équitablement développée.
Mots-clés : fiscalité, productivité, transition économique, pays en développement, Sénégal, mobilisation des ressources intérieures, agropoles, informalité
Introduction
Le Sénégal ambitionne de quitter la catégorie des Pays Moins Avancés (PMA) pour intégrer celle des pays à revenu intermédiaire, dans le cadre de sa stratégie « Sénégal 2050 ». Cette transition implique de satisfaire à plusieurs critères interdépendants, notamment économiques (croissance du revenu par habitant), structurels (transformation économique) et de résilience (adaptation au changement climatique). Or, le contexte national reste marqué par une vulnérabilité systémique : érosion côtière, sécheresses récurrentes, informalité massive de l’économie, qui concerne près de 90 % des emplois non agricoles (OIT & ANSD, 2021), forte dépendance aux importations et exposition aiguë aux financements extérieurs.
Face à cette double urgence, économique et climatique, le nouveau régime en place a dévoilé un plan de redressement économique triennal (2025–2028) intitulé Jubbanti Koom, qui mobilise entre 4 600 et 5 667 milliards FCFA de ressources propres, sans recourir à un endettement additionnel. Ce plan est composé de 37 mesures structurantes, lesquelles sont essentiellement articulées autour de la lutte contre la fraude, de la rationalisation des dépenses publiques, de l’élargissement de la base fiscale, de la fiscalité verte, et d’une stratégie d’industrialisation territorialisée reposant sur les pôles de croissance régionaux.
Parallèlement, le Sénégal bénéficie de l’appui financier et technique de la Banque mondiale à travers les projets SEN-FISCALE et SEN-FINTRAC (2025–2029), dotés de 115 millions USD, axés sur la numérisation de l’administration fiscale, la transparence budgétaire, et la viabilité de la dette publique (banquemondiale.org, lejecos.com). S’ajoute un chantier novateur en matière de finance durable : l’élaboration d’une taxonomie verte, avec l’appui de partenaires européens, pour flécher les investissements vers des projets conformes aux objectifs climatiques, tout en évitant le risque de greenwashing (docuclimat.com).
Dans cette dynamique, le Sénégal se trouve face à un choix stratégique : faut-il prioritairement élargir la base productive pour créer de la richesse réelle par l’investissement productif et la structuration territoriale de l’économie ou privilégier l’élargissement de la base taxable pour accroître les recettes publiques intérieures sans dépendre d’aides extérieures ou de nouveaux emprunts ? Comment articuler les deux ? Cet article explore ces questions en s’appuyant sur un cadre théorique, un diagnostic national, des comparaisons internationales et des recommandations de politiques publiques.
1. Cadre théorique et conceptuel
Le débat entre l’élargissement de la base productive et celui de l’assiette fiscale constitue un enjeu central dans les stratégies de mobilisation des ressources domestiques (MRD), particulièrement dans les pays en transition économique. Ces deux leviers sont souvent présentés comme alternatifs, alors qu’ils sont, en réalité, interdépendants et complémentaires dans le temps.
1.1 Définition des concepts clés
- Base productive : désigne l’ensemble des activités économiques formelles qui génèrent de la valeur ajoutée, de l’emploi, des investissements et du revenu fiscal potentiel. Elle inclut l’agriculture modernisée, l’industrie manufacturière, les services marchands, le numérique, etc.
- Base taxable : correspond à la part de l’économie (formelle et/ou informelle) effectivement intégrée dans le système fiscal à travers l’impôt sur les revenus, la consommation, les entreprises ou la propriété.
Un pays peut avoir une base productive importante mais une base taxable faible, si une grande partie de l’économie échappe à l’impôt (informalité, fraude, exonérations massives). À l’inverse, il peut imposer fortement une base productive étroite, au risque de créer un effet dissuasif à l’investissement et à la croissance.
1.2 Objectifs d’un élargissement raisonné
- L’élargissement de la base productive vise à créer les conditions d’une croissance soutenue et inclusive : infrastructures, industrialisation, formalisation, développement rural, innovation, etc.
- L’élargissement de la base taxable permet de renforcer la soutenabilité budgétaire à court terme
: réduction du déficit, financement des services publics, autonomie financière vis-à-vis des bailleurs.
Dans un pays comme le Sénégal, qui affiche des ambitions industrielles tout en étant très dépendant des aides extérieures et exposé aux chocs climatiques, un arbitrage stratégique est nécessaire entre ces deux approches.
2. Diagnostic de la situation fiscale et productive au Sénégal
- Faible transformation structurelle de la base productive
Le Sénégal dispose d’un potentiel productif important, mais celui-ci reste largement sous-exploité, faiblement industrialisé et géographiquement déséquilibré :
- Le secteur primaire (agriculture, élevage, pêche) emploie plus de 60 % de la population active mais ne contribue qu’à environ 17 % du PIB, en raison du faible niveau de mécanisation, de la dépendance climatique et d’un accès limité aux marchés.
- Le secteur industriel demeure embryonnaire : l’industrie manufacturière représente à peine à 13% du PIB (contre 25–30% pour les pays émergents). La transformation locale des ressources reste marginale. Selon l’ONUDI (2021) et la Banque mondiale (2024), la majorité des produits agricoles, halieutiques ou miniers sont encore exportés à l’état brut, faute d’un tissu industriel diversifié, de services logistiques adaptés et d’un ancrage territorial des chaînes de valeur.
- Le tissu productif est fortement polarisé autour de Dakar, tandis que les pôles de croissance régionaux (Sandiara, Diamniadio, ZES de Diass) peinent encore à atteindre leur potentiel. D’autre part, les nouvelles agropoles restent à construire et à opérationnaliser.
- L’investissement public demeure largement concentré sur les infrastructures de transport, d’énergie et de logistique, mais l’investissement privé productif reste timide, en particulier dans les secteurs hors services (industrie, agro-transformation, artisanat).
2.2 Une base fiscale étroite, inefficiente et socialement inéquitable
Le Sénégal affiche un taux de pression fiscale officiel d’environ 17 % du PIB, inférieur au seuil de 20 % recommandé pour le financement des Objectifs de Développement Durable (ODD) (OCDE-ATAF-PNUD, 2021).
Les principales faiblesses identifiées :
- Exonérations fiscales massives : plus de 700 milliards FCFA par an (2 283 Mds FCFA entre 2019–2022), avec un rendement socio-économique souvent faible (source : Direction générale des Impôts et Domaines, 2023).
- Économie informelle dominante : représentant jusqu’à 46 % du PIB et 90 % de l’emploi non agricole, elle échappe en grande partie à l’impôt.
- Rendement fiscal sous-optimal : selon une étude de 2024, le Sénégal pourrait générer 1 680 milliards FCFA supplémentaires par an s’il exploitait pleinement son potentiel fiscal (notamment sur l’IRPP, la TVA et l’IS).
- Concentration de l’effort fiscal : un petit nombre de grandes entreprises et de ménages supportent l’essentiel de la charge fiscale, ce qui crée un sentiment d’injustice et limite l’adhésion citoyenne.
2.3 Vulnérabilité climatique et instabilité fiscale
Les effets du changement climatique (érosion côtière, variabilité pluviométrique, stress hydrique) affectent directement la base productive agricole et côtière. Ces aléas provoquent des pertes fiscales indirectes (réduction de l’activité économique, accroissement des dépenses publiques de secours) et fragilise la trajectoire de mobilisation de ressources.
3. Comparaison stratégique : élargir la base productive ou la base taxable ?
Pour un pays en transition comme le Sénégal, confronté à des impératifs simultanés de croissance économique, de soutenabilité budgétaire et de justice sociale, le choix entre élargir la base productive ou la base taxable ne relève pas d’une simple alternative binaire, mais d’un équilibre stratégique à trouver dans le temps. Cette section compare les deux approches selon plusieurs dimensions clés.
- Logique économique et fiscale
| Dimension | Base productive | Base taxable |
| Objectif principal | Créer de la richesse durable, formelle et structurée | Augmenter les recettes fiscales à court/moyen terme |
| Cible | Secteurs productifs (industrie, agriculture, services modernes) | Agents économiques informels, niches fiscales, entreprises sous-déclarées |
| Mécanisme | Investissements publics et privés, infrastructures, politiques industrielles, soutien aux chaînes de valeur | Réforme fiscale, numérisation, élargissement de l’assiette, lutte contre l’évasion |
| Effets attendus | Croissance du PIB, création d’emplois formels, exportations | Augmentation des recettes fiscales, meilleure équité, réduction de la dépendance extérieure |
| Temporalité | Moyen/long terme (3 à 10 ans) | Court/moyen terme (1 à 5 ans) |
- Analyse coûts-avantages Élargissement de la base productive
Avantages :
- Renforce la souveraineté économique par la création de la valeur ajoutée locale.
- Encourage la formalisation « par le haut » (entreprises qui accèdent à des chaînes formelles de valeur, financements, marchés publics).
- Favorise la diversification économique et réduit la vulnérabilité aux chocs externes (importations, volatilité des prix).
Inconvénients :
- Nécessite des investissements publics massifs (infrastructures, subventions, formation…).
- Retour sur investissement souvent lent et incertain, surtout dans les zones à faible densité économique.
- Risque d’échec si la gouvernance des pôles de développement est faible (cas des agropoles inachevés).
Élargissement de la base taxable Avantages :
- Génère rapidement des recettes budgétaires sans alourdir la dette.
- Rétablit l’équité fiscale en réduisant la charge sur les contribuables déjà assujettis.
- Renforce la légitimité de l’impôt si les efforts fiscaux sont perçus comme justes et redistributifs.
Inconvénients :
- Risque de résistance sociale, notamment si la fiscalisation touche les petits acteurs informels sans contreparties visibles.
- Peut décourager l’entrepreneuriat si l’environnement économique est peu incitatif.
- Peut ralentir la formalisation spontanée si les incitations sont mal calibrées.
3.3 Effets macroéconomiques différenciés
| Indicateur | Élargissement base productive | Élargissement base taxable |
| Croissance du PIB | Fort impact structurel sur le long terme | Impact faible à modéré (selon comportement fiscal) |
| Emploi formel | Création progressive d’emplois pérennes | Effet indirect via formalisation incitée ou forcée |
| Déficit budgétaire | Aggravation possible à court terme (coûts initiaux élevés) | Amélioration rapide si les réformes fiscales réussissent |
| Justice sociale | Effet positif si création d’emplois inclusifs | Peut aggraver les inégalités si mal calibré |
| Investissement privé | Positif si les infrastructures sont adéquates | Ambigu : dépend du niveau de pression fiscale et de la stabilité réglementaire |
- Complémentarité ou substituabilité ?
Dans la théorie des finances publiques modernes (Musgrave, Tanzi & Zee, Bird), ces deux approches ne sont ni substituables ni opposables, mais doivent être pensés comme complémentaires dans le temps.
À court terme, un pays confronté à un besoin urgent de financement peut élargir prudemment sa base taxable, en ciblant prioritairement :
- Les niches fiscales non productives
- Les secteurs très rentables mais faiblement imposés (paris en ligne, importation de véhicules, immobilier haut de gamme…)
- L’économie informelle via des régimes simplifiés et incitatifs
À moyen et long terme, il est crucial de consolider la base productive, pour ne pas construire une politique fiscale sur une économie fragile et non compétitive. Cela implique :
- Des investissements dans les agropoles, les ZES et les chaînes de valeur régionales
- Un accompagnement fiscal ciblé (exonérations temporaires conditionnées, crédits d’impôt à l’investissement)
- Une gouvernance territoriale renforcée (collectivités locales, agences régionales)
3.5 Cas du Sénégal : une stratégie intégrée en construction
Le plan Jubbanti Koom amorce déjà cette logique duale :
- Il prévoit un redéploiement productif territorial (via les agropoles) pour stimuler la croissance structurante.
- Il introduit des réformes fiscales ciblées, notamment dans les niches à forte évasion (tabac, paris en ligne, importation, foncier).
Toutefois, pour réussir, cette double stratégie doit s’appuyer sur :
- Une hiérarchisation des priorités fiscales, en commençant par les niches les plus rentables et les moins sensibles socialement.
- Une communication renforcée auprès des contribuables, notamment informels, pour expliquer l’usage des impôts.
- Une coordination intersectorielle renforcée entre les ministères de l’Économie, de l’Industrie, de l’Agriculture et des Collectivités territoriales.

4. Bonnes pratiques internationales : enseignements pour le Sénégal
Plusieurs pays du Sud ont expérimenté avec succès des stratégies d’élargissement de leur base productive ou de leur assiette fiscale, dans des contextes de développement, de contraintes budgétaires ou de transformation économique comparables à celui du Sénégal. Ces expériences offrent des enseignements précieux pour construire une trajectoire nationale adaptée, fondée sur la complémentarité entre réformes fiscales, politiques industrielles et gouvernance publique.
4.1 Rwanda : croissance inclusive par la formalisation « incitative »
- Le Rwanda est un exemple d’articulation réussie entre formalisation économique, développement productif et réforme fiscale :
- Stratégie fiscale graduelle et ciblée : introduction d’un régime simplifié pour les très petites entreprises (micro-taxes forfaitaires basées sur le chiffre d’affaires), couplée à une politique de communication proactive sur les bénéfices de la formalisation (accès aux marchés publics, financements, formation).
- Digitalisation avancée de l’administration fiscale avec la plateforme e-Tax : déclaration et paiement d’impôts en ligne, même via téléphone mobile pour les petits contribuables.
- Lien clair entre fiscalité et services publics : les recettes issues de l’élargissement de la base taxable ont été en partie affectées à des programmes visibles (accès à l’eau, santé communautaire), renforçant la légitimité de l’impôt.
Leçons pour le Sénégal : l’élargissement de la base taxable doit être incitatif, non punitif, et étroitement lié à des bénéfices visibles pour les citoyens.
4.2 Éthiopie : industrialisation planifiée et zones économiques spéciales (ZES)
L’Éthiopie, pays enclavé, a misé sur l’expansion de la base productive comme moteur de mobilisation fiscale future :
- Déploiement massif de ZES publiques spécialisées (textile, cuir, agro-industrie) avec des incitations fiscales temporaires mais strictement conditionnées à la création d’emplois et aux exportations.
- Partenariat fort État/secteur privé, avec la mise en place d’autorités de développement industriel dotées de pouvoirs exécutifs (Ethiopian Industrial Parks Development Corporation).
- Coopération étroite avec les collectivités locales pour connecter les ZES aux marchés ruraux et à l’emploi local.
Leçons pour le Sénégal : les agropoles et pôles industriels doivent être intégrés dans un schéma productif territorial cohérent, adossé à des infrastructures, à des incitations encadrées et à une gouvernance claire.
4.3 Maroc : fiscalité verte et investissement durable
Le Maroc a lancé une réforme fiscale verte progressive couplée à une stratégie de transition énergétique ambitieuse :
- Instauration d’une taxe carbone progressive sur les entreprises fortement émettrices, avec recyclage des recettes vers l’innovation verte (fonds pour la mobilité durable, transition énergétique des PME).
- Mise en place d’une taxonomie verte en 2022 pour orienter la finance verte nationale (banques, assurances) vers des projets à impact.
- Lien explicite entre politique fiscale, investissements étrangers directs (IDE) verts et partenariats public-privé.
Leçons pour le Sénégal : la fiscalité environnementale peut être une source de recettes tout en orientant les comportements productifs. Mais elle nécessite une taxonomie robuste, des outils de suivi et une adhésion des acteurs économiques.
4.4 Uruguay : numérisation de la chaîne fiscale et transparence budgétaire
L’Uruguay a misé sur une réforme intégrale de sa chaîne fiscale :
- Digitalisation complète des systèmes fiscaux, y compris la facturation électronique obligatoire (e- facture), ce qui a réduit la fraude et élargi la base imposable de manière systémique.
- Introduction de budgets citoyens simplifiés, disponibles en ligne et diffusés via les radios communautaires, pour expliquer l’utilisation des impôts.
- Rôle fort du Parlement dans le suivi des dépenses publiques et la redevabilité.
Leçons pour le Sénégal : la digitalisation seule ne suffit pas ; elle doit s’accompagner d’un effort de transparence et de pédagogie pour renforcer la culture fiscale.
4.5 Afrique du Sud : élargissement ciblé de la base fiscale dans un contexte d’inégalités
L’Afrique du Sud a mis en œuvre une politique de fiscalité progressive tout en tentant de sécuriser sa base productive :
- Introduction d’une taxe sur la fortune et d’un impôt sur les revenus plus progressif, combiné à un élargissement de la TVA sur les produits de luxe.
- Programme de soutien aux PME formelles avec des exonérations temporaires et accès facilité au crédit.
- Création d’une unité de renseignement fiscal pour lutter contre l’évasion des grandes entreprises et la fraude interrégionale.
Leçons pour le Sénégal : il est possible de cibler les très hauts revenus et les grandes entreprises sans pénaliser l’investissement, à condition d’une gouvernance rigoureuse et d’un usage visible des ressources.
4.6 Tableau de synthèse comparative
| Pays | Approche dominante | Instruments clés | Leçon pour le Sénégal |
| Rwanda | Base taxable (progressive) | Fiscalité simplifiée, incitations à la formalisation, e-Tax | Lien impôt-bénéfices visibles + digitalisation |
| Éthiopie | Base productive (ZES) | ZES publiques, conditionnalité stricte, coordination locale | Structuration productive territoriale planifiée |
| Maroc | Fiscalité verte + IDE verts | Taxe carbone, taxonomie, incitations au verdissement | Taxonomie + cohérence avec politique industrielle |
| Uruguay | Chaîne fiscale numérique | e-facture, budget citoyen, transparence | Digitalisation + transparence budgétaire citoyenne |
| Afrique du Sud | Élargissement fiscal ciblé | Fiscalité progressive, unité anti- fraude, incitations PME | Cibler les hauts revenus + accompagner les PME |
- Recommandations de politiques publiques adaptées au contexte sénégalais
Le Sénégal se trouve à un tournant stratégique. Pour soutenir durablement sa trajectoire vers le statut de pays à revenu intermédiaire, il lui faut articuler intelligemment l’élargissement de l’assiette fiscale et le renforcement de la base productive, selon une logique de complémentarité, de séquencement et de redevabilité. Les recommandations ci-dessous visent à structurer cette dynamique autour de six axes prioritaires.
5.1 Adopter une stratégie séquencée et complémentaire : élargir intelligemment la base taxable, tout en renforçant la base productive
- Le Sénégal ne peut pas choisir l’un au détriment de l’autre. L’approche optimale consiste à :
- Élargir la base fiscale de manière ciblée et progressive, en commençant par les segments à fort rendement et faible impact social ;
- Consolider la base productive à moyen et long terme pour garantir une croissance économique durable qui soutiendra l’expansion fiscale future.
Action 1 : Élaborer un plan intégré de mobilisation des ressources intérieures (MRI) aligné sur le plan Jubbanti Koom, avec des objectifs quantifiés par source (fiscalité directe, TVA, fiscalité verte, gains d’efficacité…).
5.2 Réformer la fiscalité dans une logique d’efficacité, d’équité et de transparence Cibler les niches fiscales à haut potentiel
- Taxer davantage les secteurs à forte rentabilité mais faible contribution : paris en ligne, immobilier
de luxe, importations de véhicules, produits nocifs (tabac, alcools sucrés).
- Réduire progressivement les exonérations inefficaces ou obsolètes (zones franches inactives, conventions fiscales désuètes).
Action 2 : Publier chaque année un rapport d’évaluation des dépenses fiscales (subventions fiscales), avec un classement selon le rendement et l’impact économique.
Simplifier la fiscalité pour les acteurs informels
- Instaurer un régime fiscal forfaitaire simplifié pour les très petites entreprises (TPME) basé sur le chiffre d’affaires, avec un barème progressif.
- Coupler la fiscalisation à des incitations à la formalisation : accès au crédit, couverture sociale, marchés publics.
Action 3 : Déployer un guichet unique mobile “Impôt & Sécurité sociale” dans les marchés, les gares routières, les pôles artisanaux.
5.3 Stimuler la base productive par une politique industrielle territorialisée Accélérer la mise en œuvre des agropoles et pôles industriels
- Finaliser les infrastructures de base des agropoles (Casamance, Nord, Centre) avec l’implication des collectivités locales.
- Créer un cadre d’incitations fiscales temporaires conditionnées à la création d’emplois et à la transformation locale des matières premières.
Action 4 : Établir une autorité de gouvernance des agropoles rattachée à la Primature, avec budget, redevabilité et pouvoir de coordination multi-sectorielle.
Renforcer les chaînes de valeur régionales
- Cibler 3 à 5 filières prioritaires à fort potentiel : mangue, niébé, gomme arabique, poisson transformé, produits halieutiques.
- Favoriser l’émergence de coopératives structurées et fiscalement incitées pour intégrer les producteurs dans l’économie formelle.
Action 5 : Lancer un programme “Coopérative Formelle = Avantage Fiscal” avec exonération partielle sur 3 ans.
5.4 Déployer une fiscalité verte crédible et transparente
- Finaliser rapidement la taxonomie verte nationale pour catégoriser les projets “durables” admissibles à un traitement fiscal favorable.
- Introduire une taxe carbone sur les importateurs et grands pollueurs, avec les recettes affectées à un fonds climat national.
- Lutter contre l’éco-blanchiment (greenwashing) avec un système d’audit indépendant des projets labellisés verts.
Action 6 : Créer une Plateforme Climat-Finances réunissant fisc, environnement, secteur privé et société civile pour suivre l’évolution de la fiscalité verte.
5.5 Numériser, fiscaliser intelligemment et renforcer la redevabilité
Étendre l’usage de la facturation électronique aux secteurs marchands intermédiaires (restaurants, pharmacies, garages, quincailleries).
- Simplifier l’inscription fiscale en ligne (e-registration), couplée à la géolocalisation des points de vente pour détecter les activités non déclarées.
- Publier des budgets citoyens accessibles dans toutes les régions, avec un tableau de bord des impôts collectés et des services fournis.
Action 7 : Lancer une application mobile “Impôt Sénégal – Où va mon argent ?”, connectée aux plateformes fiscales et budgétaires, traduite en langues nationales.
5.6 Assurer la cohérence intersectorielle et renforcer les capacités
- Mettre en place un comité interministériel sur la mobilisation des ressources internes regroupant Économie, Budget, Industrie, Agriculture, Environnement et Collectivités territoriales.
- Renforcer les capacités des agents fiscaux et des régies locales, notamment à travers des partenariats avec des institutions spécialisées (ATAF, CIAT, FMI, OIF).
Action 8 : Intégrer un module sur la mobilisation des ressources fiscales locales dans les formations de l’ENA et des instituts régionaux de formation.
6. Conclusion et perspectives
La trajectoire de sortie du Sénégal de la catégorie des Pays Moins Avancés (PMA) vers celle des pays à revenu intermédiaire ne peut se faire sans une stratégie rigoureuse et équilibrée de mobilisation des ressources intérieures, adaptée aux réalités économiques, sociales et climatiques du pays. À ce titre, la question de l’arbitrage entre l’élargissement de la base productive et celui de la base taxable s’inscrit au cœur de la soutenabilité de cette ambition nationale.
L’analyse montre clairement que ces deux leviers, loin d’être antagoniques, sont complémentaires :
- D’un côté, l’élargissement de la base productive, à travers la relance industrielle territorialisée, la structuration des chaînes de valeur locales et le développement des agropoles, permet de bâtir les fondations d’une croissance endogène et résiliente.
- De l’autre, l’élargissement de la base fiscale, s’il est ciblé, équitable et accompagné d’une meilleure transparence, peut renforcer la légitimité de l’impôt, améliorer l’autonomie budgétaire de l’État et corriger les distorsions existantes sans brider l’activité économique.
Les expériences internationales (Rwanda, Éthiopie, Maroc, Uruguay, Afrique du Sud) offrent des enseignements précieux sur les modalités de réussite de ces transformations. Elles soulignent l’importance d’une gouvernance intersectorielle, d’une fiscalité incitative, d’une digitalisation inclusive et d’un dialogue fiscal ouvert avec les citoyens.
Pour le Sénégal, le défi est donc d’opérationnaliser cette double dynamique dans un cadre stratégique cohérent, aligné sur le plan Jubbanti Koom et les objectifs du Plan Sénégal Émergent (PSE), tout en intégrant les nouveaux enjeux de transition écologique, de justice territoriale et de résilience climatique.
Perspectives
D’ici à 2030, le Sénégal pourrait :
- Porter sa pression fiscale à 20–22 % du PIB, en réduisant sa dépendance aux financements extérieurs ;
- Multiplier par deux la part de l’industrie dans le PIB (objectif de 25 %) via la réussite des pôles productifs ;
- Formaliser progressivement jusqu’à 30 % de l’économie informelle, à travers une fiscalité simplifiée et des incitations intelligentes ;
- Déployer une fiscalité verte cohérente capable de financer l’adaptation climatique sans freiner la compétitivité.
Cela exige un leadership politique constant, des investissements ciblés, une communication de proximité, et surtout, un contrat fiscal renouvelé entre l’État et les citoyens.
Références
- Banque mondiale sur les réformes fiscales & viabilité budgétaire sahelmatin.com;
- Évaluations du potentiel fiscal informel au Sénégal allAfrica.fr;
- Plan de redressement « Jubbanti Koom » et stratégie de souveraineté fiscale fr.wikipedia.org+2Walf NET+2sahelmatin.com+2;
- Initiatives vertes et taxonomie environnementale docuclimat.comlejecos.comfinances.gouv.sndroitmediasfinance.com;
- Bonnes pratiques régionales (Ethiopie, Afrique du Sud) reddit.comafrique.le360.ma.
- OIT & ANSD (2021). Diagnostic de l’économie informelle au Sénégal – Résultats de l’Enquête nationale sur le secteur informel (ENSSI). Disponible sur : https://www.ilo.org/sites/default/files/wcmsp5/groups/public/@ed_protect/@protrav/@travail/doc uments/publication/wcms_735752.pdf
- ONUDI (2021). Diagnostic industriel du Sénégal. Organisation des Nations unies pour le développement industriel. Disponible sur : https://www.unido.org
Banque mondiale (2024). Sénégal Economic Update – Leveraging Value Chains for Structural Transformation. Washington, DC. Disponible sur : https://www.worldbank.org

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