De la transparence a la redevabilité : le défi de la gouvernance au Sénégal et en Afrique de l’Ouest

CategorIes:

By

·

17–25 minutes

Ecrit par Dr. Ibrahima Aidara

Résumé

Dans un contexte régional marqué par une demande accrue de transparence et de redevabilité, le Sénégal a récemment initié d’importantes réformes législatives, parmi lesquelles la loi sur la protection des lanceurs d’alerte et la restructuration de l’Office national de lutte contre la corruption (OFNAC). Bien que ces avancées normatives représentent des étapes cruciales pour renforcer la transparence institutionnelle, elles se révèlent insuffisantes pour garantir une redevabilité véritable et durable. L’expérience démontre que la simple mise à disposition d’information, bien que nécessaire, ne suffit pas à assurer une reddition des comptes effective ni à transformer en profondeur la gouvernance publique. Cet article explore de manière critique le paradoxe d’une transparence sans impact. En s’appuyant sur le cas sénégalais et les dynamiques régionales comparables, il identifie les conditions politiques, institutionnelles et sociales nécessaires indispensables pour que la transparence se traduise en mécanismes concrets de reddition de comptes. L’étude propose ainsi des leviers d’action pour mieux articuler l’offre de transparence des institutions et la demande citoyenne de redevabilité, en vue d’une transformation effective de la gouvernance publique.

Introduction : De la transparence comme promesse à la redevabilité comme enjeu systémique

Depuis le début des années 2000, la transparence s’est imposée comme un pilier central des réformes de la gouvernance publique en Afrique de l’Ouest. Dans cette dynamique, le Sénégal a mis en œuvre des initiatives remarquables, telles que la réorganisation de l’Office national de lutte contre la corruption (OFNAC) et l’adoption d’une loi sur la protection des lanceurs d’alerte. Ces mesures témoignent d’une volonté de renforcer l’intégrité publique et de combattre la corruption en améliorant l’accès à l’information et l’ouverture des institutions.

Pourtant, l’impact réel de ces réformes demeure limité. Divers travaux empiriques et évaluations institutionnelles soulignent que, malgré les progrès législatifs, la transparence demeure souvent formelle et symbolique. Elle est rarement accompagnée de mécanismes solides de reddition des comptes, que ce soient au niveau judiciaire, parlementaire ou citoyen. En d’autres termes, l’information est parfois disponible, mais les conséquences de son usage, en termes de sanctions, de correction des dérives ou d’amélioration de la performance publique, restent marginales. Ce décalage entre la transparence institutionnelle et la redevabilité effective est un phénomène que certains auteurs qualifient de « paradoxe de la transparence inefficace ».

Dans ce contexte, une question fondamentale se pose : comment faire en sorte que la transparence, qui facilite l’accès à l’information publique et déploiement de dispositifs anti-corruption, aboutisse à une redevabilité institutionnalisée, effective et transformatrice ? Plus précisément, quels sont les leviers politiques, institutionnels, sociaux et citoyens à mobiliser pour éviter que les réformes en cours ne se limitent à une gouvernance de façade, sans impact tangible sur la performance, l’intégrité et la responsabilisation des acteurs publics ? Cet article a pour but d’explorer cette problématique à travers une analyse critique du cas sénégalais, en l’inscrivant dans une perspective comparative ouest-africaine. L’objectif est d’identifier les conditions nécessaires pour passer d’un simple cadre normatif de transparence à un véritable écosystème de redevabilité, en articulant les rôles des institutions, de la société civile, des citoyens et des acteurs internationaux. 

1. Cadre conceptuel – Transparence, redevabilité et transformation de la gouvernance

Pour appréhender les enjeux soulevés par les réformes récentes au Sénégal et en Afrique de l’Ouest, il est essentiel de clarifier les notions de transparence, de redevabilité et de gouvernance transformatrice, qui constituent les piliers conceptuels de cette analyse. Ces trois dimensions sont interconnectées, mais ne s’impliquent pas automatiquement les unes les autres ; leur articulation dépend du contexte institutionnel, politique et social.

1.1. Transparence : une condition nécessaire mais non suffisante

La transparence peut être définie comme la mise à disposition, dans un format accessible et intelligible, de l’information relative aux décisions, aux finances et aux actions des institutions publiques. Elle suppose à la fois la publicité des données et l’accessibilité technique et cognitive de ces dernières par les citoyens. En cela, la transparence est un fondement de la gouvernance démocratique, car elle permet aux différents acteurs — citoyens, médias, parlementaires, organisations de la société civile — de surveiller l’action publique.

Toutefois, la transparence n’entraîne pas mécaniquement un changement dans les comportements des acteurs publics ni une amélioration de la performance institutionnelle. Elle constitue une condition nécessaire à la redevabilité, mais non suffisante : sans mécanismes d’interpellation et de sanction, elle peut demeurer symbolique.

1.2. Redevabilité : rendre compte, assumer, être sanctionné

La redevabilité, ou « accountability », renvoie à l’obligation pour les détenteurs de l’autorité publique de justifier leurs décisions, de répondre de leurs actes et, le cas échéant, d’en assumer les conséquences. Elle comprend trois dimensions essentielles : la transparence des actes, la réactivité des acteurs aux demandes de justification, et la capacité de sanction en cas de manquement.

La littérature distingue généralement trois formes complémentaires de redevabilité :

  • Redevabilité horizontale : exercée entre institutions étatiques, notamment à travers des organes de contrôle comme la Cour des comptes, le Parlement, ou l’Inspection générale d’État. Elle repose sur un équilibre des pouvoirs et une séparation fonctionnelle entre l’exécutif et les instances de contrôle.
  • Redevabilité verticale : exercée par les citoyens à l’égard des autorités publiques, notamment via les élections, les partis politiques, les médias et les organisations de la société civile (OSC). Elle s’appuie sur la légitimité démocratique et la participation électorale.
  • Redevabilité sociale : repose sur des mécanismes participatifs directs, tels que les audits citoyens, les budgets participatifs ou les espaces de dialogue communautaire. Elle implique une implication active des citoyens dans la gestion des affaires publiques, au-delà des seuls processus électoraux.

Ces différentes formes ne s’excluent pas, mais se renforcent mutuellement lorsqu’elles fonctionnent de manière cohérente au sein d’un système de gouvernance ouvert.

1.3. Gouvernance transformatrice : au-delà de la procédure  

La notion de gouvernance transformatrice désigne la capacité d’un système institutionnel à intégrer durablement les principes de responsabilité, de participation, de transparence et d’efficacité dans la gestion publique, de manière à améliorer à la fois les performances de l’administration et la confiance des citoyens. Contrairement à une gouvernance purement technocratique ou procédurale, la gouvernance transformatrice suppose une reconfiguration des rapports entre gouvernés et gouvernants, où l’information disponible est mobilisée pour modifier les pratiques, renforcer la légitimité des décisions et corriger les abus de pouvoir. Elle implique aussi des boucles de rétroaction efficaces : les informations issues de la transparence doivent nourrir des processus de contrôle, déboucher sur des sanctions si nécessaire, et aboutir à des réformes structurelles.

Ce cadre conceptuel pose les fondations de l’analyse critique qui suit, en soulignant que la réussite des réformes engagées au Sénégal dépendra de la capacité des institutions et des citoyens à faire de la transparence un levier réel de redevabilité, et de cette dernière un moteur de transformation de la gouvernance publique.

2. Le contexte sénégalais : entre avancées normatives et inerties systémiques

L’évolution récente de la gouvernance publique au Sénégal illustre un double dynamique : une volonté réaffirmée de renforcer la transparence institutionnelle et une persistance de défis  qui freinent l’édification d’un véritable système de redevabilité. Le pays se trouve ainsi à la croisée des chemins : d’un côté, des réformes importantes ont été adoptées, traduisant une ouverture vers des standards plus exigeants en matière de gestion publique ; de l’autre, ces réformes restent confrontées à des obstacles structurels limitant l’impact.

2.1. Des avancées législatives et institutionnelles notables

Au cours des dernières années, plusieurs réformes majeures ont été engagées par les autorités sénégalaises, dans le but de renforcer le cadre de transparence et de lutte contre la corruption :

  • La Loi n°13/2025 instituant le statut et la protection des lanceurs d’alerte adopté le 26/08/2025, marque une avancée significative dans l’arsenal juridique. Elle vise à sécuriser juridiquement les individus qui, dans le cadre professionnel ou citoyen, dénoncent des actes de malversation, de mauvaise gestion ou de corruption. En contribuant à lever la peur des représailles, cette loi favorise la libération de la parole et l’identification de dysfonctionnements internes aux institutions.
  • La réorganisation de l’Office national de lutte contre la corruption (OFNAC) s’est traduite par un renforcement de son autonomie et de ses capacités opérationnelles. Désormais doté de pouvoirs d’investigation élargis, l’OFNAC dispose de moyens accrus pour enquêter sur les pratiques illicites, avec un potentiel d’impact plus élevé sur la reddition des comptes administratifs et politiques.
  • La digitalisation de l’information publique, à travers des plateformes comme le Portail de transparence budgétaire, le Système intégré de gestion des finances publiques (SIGFIP) ou encore les bases de données ouvertes du ministère des Finances, constitue un progrès en matière d’accessibilité de l’information. Elle permet aux citoyens, aux journalistes et aux organisations de la société civile d’accéder plus facilement aux données financières de l’État, contribuant ainsi à l’émergence d’une culture de surveillance citoyenne.

Ces efforts témoignent d’une orientation normative vers une gouvernance plus ouverte et plus responsable. Toutefois, leur mise en œuvre demeure incomplète, et les effets escomptés peinent à se concrétiser pleinement.

2.2. Des blocages persistants dans la chaîne de la redevabilité

Malgré les réformes engagées, plusieurs facteurs structurels continuent de limiter l’impact réel de la transparence sur la redevabilité :

  • Une faible culture de la sanction constitue l’un des obstacles majeurs. Les rapports d’audit émis par les organes de contrôle — qu’il s’agisse de l’OFNAC, de la Cour des comptes ou de l’Inspection générale d’État — donnent rarement lieu à des poursuites judiciaires ou à des sanctions administratives. L’absence de suites concrètes affaiblit la crédibilité des dispositifs de contrôle et entretient un sentiment d’impunité.
  • La capture institutionnelle par des intérêts politiques ou partisans mine l’indépendance des organes de redevabilité. La nomination des responsables d’agences de contrôle ou de structures d’audit selon des critères d’allégeance plutôt que de compétence compromet leur capacité à agir librement et objectivement. Ce phénomène fragilise les mécanismes de redevabilité horizontale, censés être le premier rempart contre les abus de pouvoir.
  • Le déficit d’intermédiation entre l’État et les citoyens constitue une autre limite structurelle. Les organisations de la société civile (OSC), les partis politiques et les médias — qui devraient jouer un rôle d’interface dans la transmission des revendications et la traduction des données publiques en action collective — manquent souvent de capacités techniques, de ressources ou d’indépendance pour exercer pleinement cette fonction. Il en résulte une déconnexion entre l’offre de transparence et la demande citoyenne de redevabilité.
  • Enfin, le cynisme et la fatigue démocratique gagnent du terrain. Face à des dispositifs perçus comme inefficaces ou instrumentalisés, une partie croissante de la population manifeste une défiance à l’égard des institutions, considérant que la transparence affichée n’entraîne que rarement des conséquences concrètes. Ce désenchantement affaiblit la participation citoyenne et érode les fondements mêmes de la gouvernance démocratique.

Ainsi, le contexte sénégalais illustre un paradoxe : des progrès normatifs indéniables coexistent avec des inerties institutionnelles et politiques qui empêchent la transparence de se traduire en redevabilité effective. L’analyse de ce déséquilibre ouvre la voie à une réflexion plus large sur les conditions de transformation systémique de la gouvernance publique, à laquelle nous consacrons les sections suivantes.

3. L’Afrique de l’Ouest francophone : convergences normatives, divergences d’impact

Les dynamiques observées au Sénégal ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans un mouvement plus large qui traverse l’Afrique de l’Ouest, où plusieurs pays ont adopté des réformes visant à améliorer la transparence et renforcer la redevabilité publique. Toutefois, si l’harmonisation normative progresse dans l’espace ouest-africain, les résultats obtenus restent inégaux selon les contextes politiques, institutionnels et sociétaux. Cette section propose une lecture comparative de ces trajectoires, afin de mieux cerner les facteurs de succès ou d’échec des politiques de transparence et de redevabilité dans la sous-région.

3.1. Un alignement croissant sur les standards internationaux de transparence

Sous l’impulsion d’acteurs multilatéraux (Banque mondiale, Union européenne, BAD, FMI, UEMOA, etc.) et en réponse à la demande sociale croissante de gouvernance responsable, plusieurs pays ouest-africains ont adopté des dispositifs similaires à ceux du Sénégal :

  • Le Burkina Faso, depuis l’insurrection de 2014, a instauré un cadre juridique renforcé de lutte contre la corruption, avec la création de l’Autorité supérieure de contrôle d’État et de lutte contre la corruption (ASCE-LC), un organe doté de pouvoirs d’investigation étendus. En parallèle, des initiatives d’audit citoyen et de budgets participatifs ont été expérimentées à l’échelle locale, soutenues par des ONG locales et des bailleurs internationaux.
  • Le Bénin a adopté des lois sur l’accès à l’information publique et la lutte contre l’enrichissement illicite. Le pays a également mis en place une Plateforme nationale de redevabilité, favorisant le dialogue entre les citoyens, les institutions et les partenaires techniques et financiers.
  • La Côte d’Ivoire s’est dotée d’une Haute Autorité pour la bonne gouvernance (HABG), censée contrôler les déclarations de patrimoine et promouvoir l’éthique dans l’administration publique. Toutefois, son efficacité reste contestée, en raison d’un manque de ressources, d’une faible autonomie institutionnelle et d’un climat politique peu propice à la transparence.
  • Le Niger a mis en place un Système intégré de gestion des finances publiques (SIGFP) et des réformes en matière d’audit interne, mais reste confronté à de fortes fragilités institutionnelles, accentuées par l’instabilité politique et sécuritaire.

Malgré ces avancées normatives, la mise en œuvre effective de ces dispositifs varie fortement d’un pays à l’autre, en fonction de la volonté politique, de la force des contre-pouvoirs, et de la mobilisation citoyenne.

3.2. Les limites communes : transparence formelle, redevabilité limitée

Plusieurs traits communs caractérisent les systèmes de gouvernance en Afrique de l’Ouest francophone :

  • Une transparence souvent technocratique : Les plateformes numériques de données publiques et les réformes budgétaires visent généralement à répondre aux exigences des partenaires internationaux, sans toujours s’inscrire dans une logique de transformation démocratique. Elles sont peu accompagnées d’efforts d’éducation civique ou d’appropriation citoyenne.
  • Un déficit chronique de sanction : Comme au Sénégal, les rapports d’audit ou les dénonciations d’actes de corruption débouchent rarement sur des poursuites judiciaires. L’impunité demeure la règle, faute de volonté politique, d’indépendance du système judiciaire ou de pression citoyenne suffisante.
  • Une société civile sous contrainte : Dans de nombreux pays, les organisations de la société civile et les médias d’investigation sont confrontés à des restrictions d’espace civique, à des représailles politiques, voire à des intimidations. Cela limite leur capacité à jouer pleinement leur rôle dans la chaîne de redevabilité sociale.
  • Une faible articulation entre niveaux de gouvernance : Les initiatives de transparence restent souvent centralisées, alors que la plupart des enjeux de redevabilité se jouent à l’échelle locale (prestations de services, gestion des ressources naturelles, etc.). L’absence de mécanismes de redevabilité à la base affaiblit l’impact des réformes nationales.

3.3. Vers un modèle régional de redevabilité ? Enjeux et perspectives

L’Afrique de l’Ouest francophone dispose d’un potentiel important pour faire émerger un modèle régional de redevabilité, fondé sur l’harmonisation des cadres juridiques, la mutualisation des bonnes pratiques et le renforcement des acteurs non étatiques. Les initiatives régionales portées par des institutions comme l’UEMOA, la CEDEAO ou l’Open Government Partnership (OGP) offrent des opportunités pour favoriser une convergence des standards et des outils, tout en tenant compte des contextes locaux. Par exemple, la généralisation des budgets citoyens, des observatoires indépendants de la redevabilité ou des espaces multipartites de dialogue sur la gouvernance pourrait renforcer les mécanismes de contrôle dans une logique transversale et transnationale. Cependant, cette dynamique ne pourra se concrétiser que si elle repose sur trois piliers essentiels :

  • Une volonté politique authentique et continue de rompre avec la culture de l’impunité ;
  • Des institutions de contrôle indépendantes, dotées de ressources et protégées contre les ingérences politiques ;
  • Une mobilisation citoyenne soutenue, appuyée par des alliances stratégiques entre société civile, médias, think tanks et partenaires techniques et financiers.

En somme, si la région ouest-africaine connaît une montée en puissance des dispositifs de transparence, l’absence de mécanismes effectifs de reddition de comptes et de sanctions empêche encore l’émergence d’une gouvernance véritablement transformatrice. L’examen comparé des trajectoires nationales souligne la nécessité d’un changement de paradigme, où la redevabilité ne serait plus seulement un objectif proclamé, mais une pratique institutionnalisée et vécue au quotidien.

4. De la transparence à la redevabilité effective : quels leviers activer ?

L’analyse du contexte sénégalais et ouest-africain révèle une tension persistante entre une offre croissante de transparence et une demande de redevabilité encore fragmentée et souvent inefficace. Pour combler ce fossé, il ne suffit pas d’accroître la disponibilité de l’information : il faut activer un ensemble de leviers politiques, institutionnels, juridiques et sociaux, capables d’ancrer la redevabilité comme pratique systémique de la gouvernance. Cela implique une responsabilisation partagée entre différents types d’acteurs, dont les rôles doivent être clarifiés, articulés et renforcés.

4.1. Pour les institutions publiques : de la transparence passive à la redevabilité active

Les administrations et institutions de contrôle ont un rôle central dans l’opérationnalisation des principes de redevabilité. Mais cela suppose une transformation profonde de leurs modes de fonctionnement.

Recommandations :

  • Institutionnaliser le suivi des rapports d’audit : Prévoir des mécanismes systématiques de suivi, avec publication des suites données (sanctions, restitutions, réformes administratives).
  • Renforcer l’indépendance et le financement des organes de contrôle (Cour des comptes, OFNAC, IGE), en sécurisant leur statut juridique contre les interférences politiques.
  • Adopter une approche proactive de la transparence : aller au-delà de la simple mise en ligne des données, en développant des formats simplifiés, traduits dans les langues locales, et intégrant des outils interactifs pour le public.
  • Inclure des indicateurs de redevabilité dans les évaluations de performance administrative, pour créer des incitations à la reddition de comptes au sein des ministères et collectivités territoriales.

4.2. Pour les parlementaires et élus locaux : réaffirmer le rôle des contre-pouvoirs

Le Parlement et les conseils locaux doivent jouer pleinement leur rôle de surveillance de l’exécutif. Or, dans de nombreux contextes ouest-africains, ces institutions restent faibles, marginalisées ou captées par des logiques partisanes.

Recommandations :

  • Renforcer les capacités techniques des commissions parlementaires (budgets, finances, affaires publiques), avec un appui externe non partisan.
  • Exiger des comptes réguliers de la part de l’exécutif, notamment sur l’exécution budgétaire, les projets d’investissement, et la mise en œuvre des recommandations des corps de contrôle.
  • Créer des passerelles entre élus et citoyens (forums publics, plateformes locales de dialogue) pour intégrer la demande sociale dans l’agenda politique.
  • Valoriser les élus qui exercent une fonction de veille et de contrôle, en protégeant leur mandat contre les représailles politiques.

4.3. Pour la société civile et les médias : construire une demande structurée et durable

La société civile joue un rôle crucial dans la mise en tension de la transparence et la construction d’un véritable rapport de forces en faveur de la redevabilité. Pour cela, elle doit être renforcée, professionnalisée et mieux interconnectée.

Recommandations :

  • Former les OSC aux outils d’analyse budgétaire, de suivi de la commande publique et d’audit social, afin de renforcer leur expertise technique.
  • Créer ou renforcer des coalitions multipartites autour des enjeux de redevabilité (ONG, syndicats, médias, chercheurs), pour mutualiser les ressources et amplifier l’impact.
  • Soutenir le journalisme d’investigation et la protection des journalistes, essentiels pour exposer les abus et informer le public à partir de données crédibles.
  • Renforcer la culture du débat public, en investissant dans les médias communautaires, les radios locales et les plateformes numériques inclusives.

4.4. Pour les citoyens : du droit de savoir au pouvoir d’agir

La redevabilité ne peut être effective sans une participation citoyenne active, informée et continue. Or, dans de nombreux contextes, le citoyen reste un acteur passif, marginalisé par des logiques élitistes ou clientélistes.

Recommandations :

  • Promouvoir l’éducation civique dès le système scolaire, en intégrant des modules sur la gouvernance, la transparence et les droits citoyens.
  • Encourager les initiatives locales de contrôle citoyen, comme les comités de veille, les budgets participatifs, les observatoires de services publics.
  • Créer des mécanismes de retour d’information accessibles (SMS, applications mobiles, plateformes communautaires) pour signaler les abus ou participer à l’évaluation des politiques.
  • Valoriser les expériences locales de redevabilité réussies, pour stimuler l’appropriation citoyenne et favoriser l’effet de démonstration.

4.5. Pour les partenaires techniques et financiers (PTF) : soutenir l’écosystème dans la durée

Les bailleurs de fonds ont souvent été les catalyseurs des réformes de transparence. Mais pour aller plus loin, leur rôle doit évoluer vers un soutien stratégique à la structuration de l’écosystème de redevabilité.

Recommandations :

  • Conditionner les financements à des engagements clairs en matière de suivi, de sanction et de redevabilité publique, avec des critères mesurables.
  • Financer durablement les initiatives citoyennes de suivi budgétaire et de transparence, en assurant leur indépendance à long terme.
  • Encourager les approches systémiques, en ne soutenant plus uniquement les réformes technocratiques mais aussi les contre-pouvoirs et les dynamiques de mobilisation sociale.
  • Favoriser les échanges régionaux (ateliers, plateformes, centres de ressources) pour diffuser les bonnes pratiques et construire des alliances transnationales sur la redevabilité.

4.6. Construire les interfaces entre offre et demande de redevabilité

Un des principaux goulets d’étranglement dans la chaîne de la redevabilité réside dans l’absence de mécanismes d’intermédiation structurée entre les producteurs d’information (institutions publiques) et les usagers de cette information (citoyens, OSC, journalistes, parlementaires, etc.). Pour éviter que la transparence ne reste un exercice technocratique ou symbolique, il est essentiel de créer des espaces hybrides, pérennes et pluralistes capables de faire circuler l’information, d’organiser la confrontation d’idées, et de faciliter la co-construction des politiques publiques.

Recommandations :

  • Mettre en place un Observatoire national indépendant de la redevabilité, composé de représentants de la société civile, de journalistes d’investigation, de magistrats, de parlementaires, d’universitaires, et doté d’un mandat d’analyse, de veille et de formulation de recommandations publiques.
  • Développer des plateformes numériques de suivi citoyen (engagements électoraux, exécution budgétaire, projets d’infrastructure) en open data, avec des interfaces accessibles au grand public et des options participatives.
  • Institutionnaliser des espaces de dialogue multi-acteurs à l’échelle locale et nationale (forums de suivi, commissions mixtes, panels citoyens), avec un appui technique et financier des PTF et une reconnaissance légale.

Conclusion : De la transparence comme outil à la redevabilité comme culture

Cet article a interrogé les conditions nécessaires pour que la transparence — bien que désormais centrale dans les discours et les réformes en Afrique de l’Ouest — devienne un levier effectif de redevabilité et de transformation structurelle de la gouvernance publique. À partir d’une analyse du cas sénégalais, enrichie par une perspective régionale, nous avons mis en évidence un paradoxe systémique : l’alignement progressif des cadres juridiques et technologiques sur les standards internationaux ne s’est pas encore traduit par une dynamique institutionnelle et politique capable de rendre les acteurs publics réellement responsables devant la loi et les citoyens.

Trois enseignements clés se dégagent de l’analyse :

  • La transparence est une condition nécessaire mais non suffisante : sans mécanismes de contrôle, de participation et surtout de sanction, elle risque de renforcer le cynisme démocratique plutôt que de restaurer la confiance.
  • La redevabilité repose sur un écosystème de gouvernance : elle nécessite la coordination et le renforcement simultané d’acteurs multiples — institutions, élus, OSC, médias, citoyens — dans un cadre structuré et durable.
  • La transformation de la gouvernance est autant une question politique qu’institutionnelle : elle dépend de la volonté de rupture avec les logiques d’impunité, de clientélisme et de centralisation du pouvoir.

À partir de ces constats, plusieurs pistes méritent d’être explorées dans la recherche et l’action publique :

  • Sur le plan scientifique, il est nécessaire de développer des travaux empiriques sur les « chaînes de redevabilité » dans les administrations publiques ouest-africaines, en étudiant les conditions concrètes dans lesquelles l’information devient ou non un levier d’action citoyenne, judiciaire ou institutionnelle. Des études de cas locales (communes, secteurs sociaux, projets d’investissement) pourraient nourrir une compréhension plus fine des dynamiques de redevabilité à la base.
  • Sur le plan institutionnel, il importe de renforcer l’intégration des mécanismes de redevabilité dans les processus de réforme de l’État (fonction publique, fiscalité, décentralisation), afin qu’ils cessent d’être perçus comme des dispositifs périphériques ou imposés de l’extérieur.
  • Sur le plan stratégique, les gouvernements, les partenaires techniques et financiers, et les acteurs de la société civile doivent s’orienter vers des logiques de coalition : seules des alliances structurées, ancrées dans le long terme, permettront de construire une culture politique de la redevabilité, à même de résister aux alternances, aux crises et aux tentatives de récupération.

En définitive, pour faire de la redevabilité un pilier de la gouvernance en Afrique de l’Ouest, il faut refonder le contrat social entre l’État et les citoyens autour de principes de justice, de responsabilité et de transparence vécue — non pas comme une posture, mais comme une pratique démocratique quotidienne.

Bibliographie

  • Fox, J. (2007). The uncertain relationship between transparency and accountability. Development in Practice.
  • Kaufmann, D., & Bellver, A. (2005). Transparenting Transparency: Initial Empirics and Policy Applications. World Bank.
  • UNDP (2021). Accountability and Anti-Corruption in West Africa.
  • Tine, A. (2022). Gouvernance et institutions au Sénégal : entre réformes et résistances. Dakar : CRES.

Laisser un commentaire