Crise au Sahel central – Répondre aux défis de gouvernance, de sécurité et de géopolitique

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13–20 minutes

Ecrit par Frédéric KWADY NDECKY

Résumé Exécutif

Le Sahel central – englobant le Mali, le Burkina Faso et le Niger – est confronté à une crise multidimensionnelle
croissante qui menace gravement la stabilité régionale et la sécurité humaine. Cette région stratégique est, depuis
une décennie, le théâtre d’un enchevêtrement destructeur de violences persistantes, de coups d’État militaires
répétés, de déplacements massifs de populations et d’une dégradation environnementale aiguë. Bien qu’il soit
courant d’associer l’extrémisme violent à la cause principale de l’instabilité, celle-ci résulte en réalité d’une
interconnexion cumulative entre l’insécurité, la mauvaise gouvernance, la marginalisation socio-économique, les
pressions environnementales et les recompositions géopolitiques régionales et internationales.
Ce document de politique publique soutient que les interventions extérieures, souvent fragmentées, militarisées
et imposées sans ancrage local, ont échoué à traiter les causes structurelles profondes de la crise. L’instabilité
actuelle trouve ses racines dans des héritages historiques et politiques lourds – notamment les frontières
coloniales, la fragilité des institutions étatiques et la légitimité contestée – qui ont créé un terreau fertile aux
dynamiques conflictuelles contemporaines.

Cinq dynamiques interdépendantes majeures alimentent cette crise :

  1. Insécurité croissante : portée par l’expansion des insurrections djihadistes et l’effondrement du contrôle
    étatique dans les zones périphériques, elle a entrainé le déplacement interne de plus de 3 millions de
    personnes déplacées dans les trois pays.
  2. Déficits de gouvernance profonds : marqués par des institutions fragiles, une corruption généralisée,
    des politiques d’exclusion, et une succession de coups d’État qui érodent la légitimité et la capacité
    d’action des États.
  3. Marginalisation socio-économique généralisée : plus de 40 % de la population vit sous le seuil de
    pauvreté, tandis que le chômage des jeunes dépasse 25 %, exacerbant les frustrations sociales et
    facilitant les recrutements dans les groupes armés.
  4. Dégradation environnementale aiguë : les sécheresses récurrentes, la désertification et la raréfaction
    des ressources accentuent les tensions entre communautés rurales, notamment entre agriculteurs et
    éleveurs.
  5. Reconfiguration géopolitique complexe : le retrait des acteurs traditionnels (ONU, France) conjugué
    à l’arrivée de nouvelles puissances extérieures a engendré des vides sécuritaires et accentué la
    fragmentation des cadres de coopération régionale et internationale.

Recommandations clés pour une action intégrée et durable :

  • Renforcer la gouvernance inclusive : favoriser des dialogues nationaux ouverts et pluralistes,
    consolider les structures locales légitimes souvent plus proches des citoyens, et soutenir des réformes
    constitutionnelles contextualisées, sans recourir aux sanctions punitives susceptibles d’aggraver
    l’isolement des Etats.
  • Repenser l’approche sécuritaire : dépasser la logique purement militarisée au profit de mécanismes
    de sécurité centrés sur les communautés, renforcer la redevabilité des forces nationales vis-à-vis des
    populations, et promouvoir une coordination régionale pragmatique et adaptative.
  • Investir dans la résilience climatique et les moyens de subsistance locaux : développer une
    agriculture intelligente face au climat, stimuler la création d’emplois verts pour les jeunes, et améliorer
    durablement l’accès aux services de base – éducation, santé, eau et énergie – en milieu rural et
    périurbain.
  • Reconstruire la cohésion sociale : appuyer la mise ne place de comités de paix locaux, initier des
    démarches de vérité et de réconciliation, et garantir l’accès équitable à la terre, à la justice et aux services
    publics pour les groupes historiquement marginalisés.
  • Réorienter l’engagement international : adopter une diplomatie plus souple, inclusive et contextuelle, éviter les conditionnalités rigides qui pénalisent les populations, et veiller à ce que la coopération au développement reste distincte des agendas sécuritaires, en soutenant en priorité la résilience démocratique et institutionnelle locale.

Introduction

Le Sahel central, composé principalement du Mali, du Burkina Faso et du Niger, est devenu l’un des épicentres
des crises complexes et multidimensionnelles qui affectent une large partie du continent africain. Au cours de la
dernière décennie, cette région a été le théâtre d’une intensification des violences armées, d’instabilités politiques
récurrentes, d’une fragilité socio-économique aiguë et de tensions environnementales accrues, constituant une
urgence humanitaire et sécuritaire majeure. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des
Nations Unies (OCHA, 2024), plus de 30 millions de personnes dans la région sahélienne ont aujourd’hui besoin
d’une assistance humanitaire, la majorité d’entre elles vivant dans les pays du Sahel central.
Le paysage sécuritaire est profondément déstabilisé par la montée en puissance des extrémismes violents, en
particulier la prolifération des groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Les conflits armés ont
provoqué des déplacements massifs, avec plus de 3 millions de personnes déplacées internes (PDI) dans les trois
pays, selon le Centre de surveillance des déplacements internes (IDMC, 2023). Cette insécurité chronique est
aggravée par des défis structurels de gouvernance : coups d’État successifs au Mali (2020, 2021), et au Burkina
Faso (2022), enracinement de la corruption, et faiblesse des capacités institutionnelles, ce qui tend à affaiblir la
perception de l’État comme acteur efficace et légitime dans certaines zones.
Sur le plan socio-économique, la pauvreté persistante accentue la vulnérabilité structurelle. La Banque mondiale
(2023) estime que plus de 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté international (2,15 USD par jour),
tandis que le chômage des jeunes dépasse 25 % dans plusieurs zones, selon la Banque africaine de
développement (2022). À cela s’ajoutent les effets de plus en plus visibles du changement climatique :
désertification accélérée, irrégularité des précipitations et sécheresses récurrentes compromettent la productivité
agricole et intensifient la compétition pour l’accès aux ressources naturelles.
Les crises du Sahel central ne peuvent être comprises isolément. Elles découlent d’un enchevêtrement de facteurs
interdépendants – sécuritaires, politiques, socio-économiques et environnementaux – qui interagissent en
permanence et se renforcent mutuellement. Cet article vise à analyser ces dynamiques de manière approfondie,
en s’appuyant sur des données empiriques récentes et des sources fiables, afin de proposer des réponses
politiques plus intégrées, réalistes et adaptées aux contextes locaux.

I. Contexte Historique et Géopolitique


Les crises contemporaines du Sahel central s’enracinent dans des trajectoires historiques et géopolitiques
complexes. L’héritage du colonialisme a profondément façonné les structures politiques, sociales et territoriales
de la région. L’administration coloniale française a tracé des frontières artificielles, ignorant les réseaux ethniques,
culturels et économiques préexistants, compromettant durablement la légitimité des États postcoloniaux et leur
cohésion nationale.
À l’indépendance, ces États nouvellement constitués ont hérité d’institutions fragiles et de capacités
administratives limitées, entravant la mise en place de systèmes de gouvernance inclusifs et représentatifs. Ces
fragilités ont été aggravées au fil du temps par des régimes autoritaires, des coups d’État militaires répétés, et des
conflits internes. Le Mali, par exemple, a connu son premier coup d’État dès 1968, suivi par les rébellions
touarègues dans les années 1990, puis par les insurrections djihadistes au début des années 2010. Le Burkina
Faso et le Niger ont eux aussi été marqués par une instabilité politique chronique et des déficits structurels de
gouvernance, affaiblissant durablement le contrat social.
Par ailleurs, malgré la conquête formelle de l’indépendance politique, la région demeure un terrain de rivalités
stratégiques entre puissances étrangères – anciennes coloniales comme émergentes – qui se disputent le contrôle
des ressources naturelles stratégiques (or, uranium, hydrocarbures). Cette pression géoéconomique, souvent alimentée par des logiques néocoloniales, exacerbe les tensions internes autour de la gestion foncière et minière, et contribue à l’instabilité politico-sécuritaire.
Sur le plan géopolitique, le Sahel central occupe une position stratégique au carrefour de l’Afrique de l’Ouest et
de l’Afrique du Nord. Historiquement traversée par des routes commerciales et migratoires, la région est
aujourd’hui un espace d’infiltration pour des groupes armés transfrontaliers, mais aussi un point névralgique pour
les trafics illicites (armes, drogues, ressources, êtres humains), avec des effets déstabilisants croissants.
Les organisations régionales telles que la CEDEAO et le G5 Sahel ont tenté de structurer une coopération
sécuritaire et de développement, mais les récents bouleversements politiques ont affaibli ces mécanismes. Entre
2020 et 2023, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont été suspendus de la CEDEAO. En janvier 2024, ces trois
pays ont annoncé leur retrait conjoint de l’organisation, consacrant une rupture sans précédent dans l’architecture
régionale ouest-africaine et compliquant davantage les efforts de gouvernance collective.
Les acteurs internationaux – notamment les Nations Unies, l’Union européenne et la France – ont longtemps
occupé une place centrale dans les dispositifs de réponse sécuritaire et de développement. La MINUSMA,
déployée en 2013, s’est imposée comme l’une des missions de paix les plus risquées de l’ONU, mais ses
contraintes opérationnelles et les tensions croissantes avec les autorités maliennes ont conduit à sa fermeture en

L’Opération Barkhane, bras armé de la présence militaire française au Sahel, a été officiellement clôturée
en 2022, marquant un retrait progressif des puissances occidentales, au moment même où d’autres acteurs –
notamment la Russie, la Chine, la Turquie et certains États du Golfe – renforcent leur présence et leur influence.
En somme, le morcellement hérité de la colonisation, la fragilité des institutions postindépendance, la compétition
géoéconomique autour des ressources naturelles, et les recompositions géopolitiques en cours alimentent un
contexte d’instabilité structurelle. Toute stratégie de stabilisation ambitieuse doit impérativement intégrer ces
héritages profonds et dynamiques contemporaines si elle veut avoir des effets durables et transformateurs.

II. Dynamiques systémiques de la crise dans le Sahel central

La crise du Sahel central ne peut être comprise comme une juxtaposition de problèmes sectoriels isolés. Elle repose sur un système de fragilité multidimensionnel, dans lequel les facteurs institutionnels, sécuritaires, socio-économiques, environnementaux et géopolitiques interagissent de manière cumulative et rétroactive. Cette section examine ces dynamiques interconnectées, en mettant en évidence les cercles vicieux qui alimentent l’instabilité et en identifiant les leviers potentiels de transformation.

II. 1. Crise de gouvernance, exclusion politique et affaiblissement institutionnel

Les États sahéliens connaissent une érosion persistante de leurs institutions politiques, marquée par une faiblesse de l’État de droit, une corruption systémique, et une exclusion durable de pans entiers de la population. Selon l’Indice de Perception de la Corruption (IPC) 2024 de Transparency International, le Burkina Faso a obtenu un score de 41/100 (82e sur 180 pays), le Niger 34/100 (107e), et le Mali se classe 135e, illustrant la profondeur du problème. Ces pays ont été secoués par une série de coups d’État récents (Mali en 2020 et 2021, Burkina Faso en 2022, Niger en 2023), compromettant la continuité des politiques publiques et affaiblissant encore davantage la légitimité des institutions. Au Mali, la suppression de partis politiques et les restrictions imposées aux OSC témoignent d’un durcissement autoritaire préoccupant. Le contrat social s’en trouve profondément fragilisé, tandis que les groupes armés non étatiques exploitent ce vide de gouvernance.

II. 2. Insécurité, conflits armés et crise humanitaire

Les groupes djihadistes tels que le GSIM et l’EIGS ont intensifié leurs attaques contre les civils, les forces de
sécurité et les services publics, aggravant une crise humanitaire déjà alarmante. En 2023, plus de 3,3 millions de
personnes ont été déplacées de force dans les trois pays, dont 2,1 millions au Burkina Faso. La réponse sécuritaire
des États est entravée par la faiblesse des capacités, le manque de coordination, et la prolifération de milices
locales, ce qui entretient des cycles de violence intercommunautaire. Cette insécurité alimente un cercle vicieux :
elle détourne les ressources publiques vers les dépenses militaires, fragilise les institutions civiles et nourrit la
défiance populaire, qui elle-même favorise la radicalisation ou le repli communautaire.

II.3. Vulnérabilité socio-économique, démographie et radicalisation

La pauvreté structurelle, le chômage massif des jeunes et les inégalités sociales forment un terreau fertile pour
l’instabilité. Les groupes extrémistes exploitent ces fragilités pour recruter, notamment dans les zones rurales
marginalisées. Environ 43 % de la population vit sous le seuil de pauvreté (Banque mondiale, 2023), et le chômage
des jeunes dépasse 25 % dans certaines zones. Les attaques et déplacements perturbent les circuits
économiques et aggravent la précarité. Cette vulnérabilité devient circulaire : plus la pauvreté progresse, plus la
population devient vulnérable à l’instrumentalisation idéologique et au recours à la violence.

II.4. Changement climatique, ressources naturelles et tensions locales

Le climat agit comme multiplicateur de risques. La pression croissante sur la terre, l’eau et les pâturages,
accentuée par la désertification et la variabilité climatique, attise les tensions entre communautés agricoles et
pastorales. Ces conflits localisés sont souvent instrumentalisés par des groupes armés ou exacerbés par la
disparition des mécanismes traditionnels de régulation. Les déplacements liés à l’environnement viennent s’ajouter
à ceux provoqués par les conflits, aggravant les tensions dans les zones d’accueil et accentuant la compétition
pour les ressources naturelles.

2.5. Facteurs géopolitiques et fragmentation régionale


Le retrait des forces françaises et de la MINUSMA a laissé un vide sécuritaire comblé partiellement par des acteurs
non traditionnels, notamment la Russie via le groupe Wagner (aujourd’hui restructuré sous l’ »Africa Corps »). Cette
réorientation stratégique reflète une perte de confiance envers les partenariats occidentaux et une volonté
d’affirmation de souveraineté. En parallèle, la montée en puissance d’acteurs comme la Chine, la Turquie ou les
Émirats arabes unis recompose les alliances géopolitiques. Cette pluralité d’acteurs, aux agendas souvent
divergents, fragilise la cohérence de l’action internationale. Par ailleurs, les trafics transfrontaliers (armes, drogues,
ressources, êtres humains) se multiplient dans un contexte de porosité frontalière, alimentant les économies de
guerre et affaiblissant davantage l’autorité des États.

III. Recommandations stratégiques et politiques

Répondre efficacement à la crise multidimensionnelle du Sahel central exige un changement de paradigme. Il
s’agit de dépasser les approches technocratiques, les interventions fragmentées et les logiques imposées de
l’extérieur, pour adopter des stratégies ancrées localement, coordonnées à l’échelle régionale et adaptées aux
réalités des territoires. Dans un contexte marqué par la perte de confiance entre les États sahéliens et plusieurs
de leurs partenaires traditionnels, les solutions doivent être réalistes, flexibles et centrées sur les dynamiques
locales. Elles doivent également reconnaître et renforcer les capacités existantes des sociétés sahéliennes, dans
toute leur diversité.
Les recommandations ci-dessous s’articulent autour de cinq axes prioritaires et interdépendants :

III.1. Renforcer les cadres de gouvernance nationale inclusive

La restauration de la légitimité institutionnelle passe par la construction de gouvernances participatives, enracinées
dans les réalités sociales, territoriales et culturelles des pays.
Actions prioritaires :

  • Soutenir des dialogues nationaux inclusifs, associant la société civile, les autorités coutumières et
    religieuses, les femmes, les jeunes et les groupes marginalisés ;
  • Encourager les autorités de transition à définir et mettre en œuvre des feuilles de route claires pour des
    réformes constitutionnelles représentatives, sans recourir aux sanctions punitives susceptibles
    d’accentuer l’isolement ;
  • Renforcer les structures de gouvernance locale (communes, chefferies traditionnelles), souvent plus
    légitimes et efficaces que les institutions centrales dans les zones périphériques ;
  • Développer des partenariats avec des réseaux municipaux transfrontaliers, des plateformes sous
    régionales et des centres de recherche africains spécialisés en politiques publiques.
III.2. Repenser l’approche sécuritaire : passer de la militarisation à la sécurité humaine

Les approches exclusivement militarisées ont montré leurs limites. Il est temps de promouvoir une sécurité centrée
sur les communautés, fondée sur la proximité, la redevabilité et le respect des droits humains.
Axes d’intervention :

  • Appuyer les fournisseurs locaux de sécurité (comités villageois, chefs traditionnels, gardes
    communautaires) pour restaurer une protection de base légitime ;
  • Renforcer les capacités des forces armées nationales, notamment à travers la formation au droit
    international humanitaire, à la coordination civilo-militaire et à la prévention des abus ;
  • Mettre en place des mécanismes indépendants de contrôle et de redevabilité, soutenus par des
    partenaires techniques neutres ;
  • Déployer des systèmes d’alerte précoce nationaux et transfrontaliers connectés à des observatoires
    communautaires et à des plateformes d’analyse régionales ;
  • Favoriser une coopération renforcée au sein de nouveaux blocs sécuritaires régionaux (ex. : Alliance des
    États du Sahel – AES), tout en les alignant sur les normes internationales.
III.3. Investir dans la résilience climatique et les moyens de subsistance locaux

L’environnement n’est pas un simple enjeu écologique : il est au cœur des tensions socio-économique et des
conflits. Les politiques doivent articuler adaptation climatique, cohésion sociale et opportunités économiques
durables.
Axes d’action :

  • Étendre les investissements dans l’agriculture résiliente, l’agroécologie, les infrastructures d’irrigation et
    les coopératives rurales ;
  • Promouvoir la création d’emplois verts pour les jeunes dans des secteurs porteurs comme les énergies
    renouvelables, la reforestation ou la gestion durable des terres ;
  • Développer l’accès à une éducation de qualité, a la formation professionnelle et a des services de santé
    mobiles, en particulier dans les zones isolées ;
  • Accélérer la mise en œuvre de projets structurants tels que l’Initiative de la Grande Muraille Verte, en
    partenariat avec les communautés locales et les ONG environnementales.
III.4. Reconstruire la cohésion sociale et traiter les causes profondes des conflits

La sortie durable de la violence passe par la réconciliation intercommunautaire, la justice locale et la
reconnaissance des droits. Restaurer la confiance horizontale entre communautés et la confiance verticale vis-à
vis de l’État est une priorité.
Priorités :

  • Soutenir des initiatives de vérité, justice et réconciliation, incluant les femmes, les jeunes et les
    communautés historiquement marginalisées ;
  • Mettre en place ou renforcer des comités locaux de paix, des mécanismes de médiation préventive et
    de gestion non violente des différends ;
  • Garantir un accès équitable à la terre, à la justice et aux services publics pour des groupes se sentant
    souvent exclus (Peuls, Touaregs, déplacés internes, etc.) ;
  • Développer des programmes d’éducation civique et de prévention contre la radicalisation, ancrés dans
    les réalités locales et orientés vers la jeunesse.
III.5. Réorienter l’engagement international et éviter les pièges de la conditionnalité


L’environnement géopolitique du Sahel central a profondément changé. L’engagement international doit s’adapter
à cette nouvelle réalité, en rompant avec les approches punitives ou normatives mal calibrées.
Recommandations clés :

  • Éviter les sanctions globales ou conditionnalités rigides, qui pénalisent davantage les populations que
    les régimes visés ;
  • Encourager des cadres de dialogue alternatifs, incluant les efforts de médiation régionaux (ex. : Algérie,
    AES), tout en maintenant le soutien aux organisations de la société civile et aux médias indépendants ;
  • Promouvoir des formes de coopération Sud-Sud plus équilibrées, avec des partenaires comme le Maroc,
    la Turquie, les États du Golfe ou le Brésil, en complément des partenaires occidentaux ;
  • Garantir que l’aide au développement reste distincte des agendas militaires, qu’elle serve à renforcer la
    redevabilité démocratique, et qu’elle soit pilotée par des besoins exprimés localement.

Conclusion


La crise du Sahel central ne relève pas d’un dysfonctionnement isolé, mais d’une configuration systémique de
vulnérabilités où s’entremêlent insécurité persistante, défaillances de gouvernance, fractures sociales, pressions
environnementales croissantes et reconfigurations géopolitiques. Ce système de fragilité, profondément enraciné,
s’autoalimente et échappe aux réponses classiques – trop souvent sectorielles, linéaires ou exclusivement
sécuritaires – dont les effets se révèlent insuffisants, voire contre-productifs. Les évolutions récentes – retrait des
forces onusiennes et françaises, rupture avec la CEDEAO, montée en puissance d’acteurs extra-africains –
marquent une recomposition profonde des dynamiques de pouvoir, de légitimité et de coopération régionale. Dans
ce contexte mouvant, les instruments traditionnels de stabilisation (interventions militaires, conditionnalités
externes, aide humanitaire d’urgence) atteignent leurs limites. Il devient impératif de repenser les cadres d’analyse
et d’action, à partir d’une compréhension fine des réalités locales, en intégrant les spécificités territoriales et les
dynamiques sociales endogènes. Cela exige de rompre avec les paradigmes importés et d’investir dans les
capacités locales à générer leurs propres modèles de résilience. L’enjeu n’est plus tant de contrôler la crise que
de reconstruire le politique, en refondant les institutions sur des bases légitimes, en réactivant les mécanismes de
régulation sociale, et en restaurant la confiance des citoyens dans des systèmes de gouvernance plus
représentatifs, inclusifs et responsables. Enfin, faire face durablement à cette crise appelle humilité, lucidité et
innovation de la part des partenaires régionaux et internationaux. Cela suppose un engagement soutenu, patient
et non intrusif, au service d’une transition vers une résilience partagée, socialement ancrée et politiquement
assumée.

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